95 - Allyre et Angèle : l'élégant docteur Ladevie et la « pauvre petite fille riche »

Voici une longue et triste histoire, celle de l'union entre l'un de ces médecins qui ont exercé dans notre bourg et dont les noms restent indissociables de l'histoire de Sérifontaine, et l'héritière d'une famille locale, terrienne, passablement fortunée. Un beau mariage comme on disait alors, c'est à dire une affaire arrangée.

Le docteur Antoine  Allyre  Ladevie (c'est bien ce prénom rare en usage dans sa famille qui lui était donné par les siens) fut une grande figure de l'histoire de Gisors, autant que de Sérifontaine où il exerça entre les docteurs Danet et Valet et où il fut un temps le  châtelain  de ce qui restait de l'ancien château, dans le parc.

Il était né à Delincourt, rue de la Forge, le 17 septembre 1867 et était devenu sérifontainois par alliance quand, le 9 novembre 1893, tout juste docteur en médecine domicilié à Gisors, il avait épousé à la mairie de Sérifontaine Angèle Célina Alexandrine Pauline Delarue.

La toute jeune mariée était née le 2 avril 1874 et n'était donc âgée que  de dix-neuf ans sept mois sept jours . Elle était la fille d'Auguste Alexandre Delarue, propriétaire, né à Sérifontaine en 1819 et de Céline Aimée Alexandrine Lecoutre, elle-même née en 1830 à Méru. Des parents déjà fort âgés, qui n'avaient eu qu'un fils, né 19 ans avant Angèle et qui devaient mourir tous deux en 1899.

La messe célébrée le même jour eut droit à son petit écho dans la presse, ce qui nous livre quelques renseignements intéressants.

Le journal Le Gaulois rapporte cela dans son numéro daté du 18 novembre 1893 : « Une nombreuse et élégante assistance se pressait, samedi dernier, dans la petite église de Sérifontaine (Oise), à l’occasion du mariage de M. le docteur Allyre Ladevie, de Gisors, avec Mlle Delarue de Sérifontaine. Reconnu comte et comtesse de Diesbach, M. et Mme Prevost, M., Mme et Melle Boyer, M. Ménétrier, M. Lëon Commien, M. de Saint-Denis, les docteurs Poncet et Peyré, M.et Mme Ernest Jude ».

De beaux noms (dont celui d'un homme politique monarchiste très actif dans les sociétés d'agriculture) et surtout des familles prospères... et auvergnates !

La présence du Maire Jean Boyer, de son épouse et de la jeune femme qui sera plus tard connue comme « la générale Pallu » laisse penser qu'il y a pu y avoir une connexion auvergnate entre les Boyer et les Ladevie. Ce sont des familles comparables, aux destins parallèles par leurs ambitions non dissimulées.

  • Le père du docteur Ladevie, né à Condat-en-Fenier dans le Cantal, avait commencé sa vie comme marchand de drap ambulant. A 32 ans, il avait épousé une très jolie petite fille de 15 ans, qu'il avait d'abord sortie de l'analphabétisme en la plaçant 9 ans durant chez des religieuses qui en firent une épouse cultivée et une farouche catholique. Tous deux avaient enfin quitté le Cantal en 1862 pour s'installer à Delincourt où il exerçait toujours comme marchand de drap et de toile, manifestement très prospère, tandis que son épouse, tout en tenant boutique, pilotait la réussite sociale de ses enfants qu'elle n'entendait pas voir battre le pavé en forains. C'est sans doute elle qui aurait  trouvé  Angèle pour son fils médecin. Son autre fils, Antoine, fut notaire à Magny-en-Vexin.
  • Le père de Jean Boyer, qui avait été lui-même maire de Sérifontaine au milieu du 19ème siècle, venait de Massiac, dans le même département, où il avait commencé comme chiffonnier. Pour mémoire, le gendre de Jean Boyer, Pallu, venait aussi du Cantal (Menet) et il est probable que le couple star de Sérifontaine (et Trie-Château) durant la seconde guerre entretiendra sa fatale liaison avec Pierre Laval sur une base auvergnate autant et plus que politique.

Des  coqs de village 

Quant à la famille Delarue, qui a d'ailleurs de nombreux rameaux cousins ou homonymes, elle était présente chez nous depuis quatre générations et plus si l'on tient compte des alliances, notamment avec les Deverny :

  • le grand-père de la mariée, Jean-Baptiste Delarue se disait  marchand  ; il était né le 6 Vendémiaire an V (27 septembre 1796) à Sérifontaine où il décéda en 1877, époux de Nicolle Modeste née à Mainneville en 1796 (où son propre père était  propriétaire ) et morte à Sérifontaine en 1875.
  • son arrière-grand-père s'appelait Jean François Marie Delarue né à Sérifontaine le 13 mars 1771. Il était qualifié de  marchand  en 1796 lors de la naissance de son fils et de  cultivateur et propriétaire  en 1816 lors du mariage de celui-ci. Il décéda à Sérifontaine le 13 novembre 1822. Il avait épousé Marie Marguerite Angélique Bertaux, fille de Jean Bertaux et Marguerite Deverny, née le mai 1772 à Sérifontaine où elle décéda  propriétaire le 29 juin 1849.
  • Son trisaïeul s'appelait Laurent Delarue. Il était né sous Louis XV, le 29 juillet 1730 à Fresneaux-Montchevreuil, soit à une dizaine de kilomètres à l'est de Chaumont-en-Vexin. Il décéda sous le Consulat, en 1803, à Sérifontaine, après avoir été lui aussi marchand et cultivateur. C'est sans doute lui qui, en 1790, fit partie de notre premier Conseil municipal. Le 22 février 1751, il avait épousé Marie-Madeleine Deverny, dont le propre père était né en 1698, sous Louis XIV, à Sérifontaine où il était déjà qualifié à l'époque de marchand et de cultivateur.

Ce sont certainement des gens qui ont de très longue date construit leur fortune, sans doute aidés en cela par la Révolution. En 1873 le père comme le grand-père d'Angèle comptaient parmi les 6 plus gros contribuables (avec M. Secrétan nouveau propriétaire de l'usine ou le comte d'Arlincourt, héritier du fondateur de celle-ci). Alexandre Delarue avait à une date que j'ignore acquis les restes du vieux château, et en 1881 certains biens sérifontainois des lointains héritiers du comte de Conti, notamment les 8 hectares du Bois des Acacias sur le chemin du Coudray, proches du bois de Sérifontaine qu'il possédait déjà. La transaction s'élevait à 11.500 francs. Je n'ai pas eu le temps d'aller dépouiller dans les minutes notariales les inventaires des successions de 1822, 1877 et 1899. On m'a laissé entendre que la fortune familiale était classiquement faite de terres autant que d'obligations et ce que j'en ai vu corrobore ces dires.

Une ombre obscurcissait néanmoins le tableau familial : l'état de santé de leur fils aîné, Jules, ne permettait pas d'en faire un héritier actif et responsable. Ce qui veut dire aussi qu'Angèle ne sera peut-être pas l'héritière unique, mais que son mari sera un jour le seul gestionnaire de facto d'une jolie fortune.

Un couple à l'abri du besoin

L'examen du contrat de mariage, passé chez Maître Ménétrier à Gisors permet de peser cela : Allyre apporte 1.000 francs en habits, 9.000 en meubles, livres et instruments, chevaux, voitures et harnais, 10.000 francs en argent (dont 4000 en reconnaissance de dettes par ses clients...). Ses parents lui constituent une dot de 15.000. Angèle quant à elle apporte 1.500 francs en vêtements et linges. Ses parents ajoutent 3.000 francs en trousseau et 100.000 d'obligations privées diverses, dûment sécurisées par des hypothèques. Les Delarue ont beaucoup d'argent que nous appellerions  liquide  et à 4% voire 5% le placent dans la bonne société, dont le comte de Briey, châtelain de Thierceville, ou chez divers bourgeois parisiens. Il va sans dire que les droits de l'épouse vis à vis de son mari sont bien sécurisés...

Angèle et le docteur Ladevie eurent trois filles, Marie-Thérèse, née en 1894 à Delincourt chez leur grand-père quoique le couple vécût à Gisors, puis Simone née à Gisors et qui mourut à 24 jours à Delincourt où elle vivait chez un maçon qui était son  père nourricier  et enfin Germaine née à Delincourt en 1896 chez son grand-père. Angèle Delarue ne semble plus avoir porté d'enfant ensuite, ce qui pour une jeune femme de 23 ans peut indiquer un accident ou une vie commune plus distante, ce qui expliquerait ce que l'on va voir. En mars 1899 Angèle perd sa mère puis son père en juin. Au chagrin vont sans doute s'ajouter les disputes.

L'héritage Delarue

J'ai retrouvé, curieusement glissées dans les minutes du contrat de mariage d'Allyre et Angèle en 1893, trois pages de notes de la main du docteur, datées de 1909, et qui ressemblent réellement à un inventaire de griefs accumulés depuis dix ans et remis à son notaire pour préparer on ne sait quoi... mais il est probable que le torchon, comme on dit, brûlait entre les époux. C'est probablement de cette époque que date l'éloignement (progressif ou soudain, je l'ignore) d'Adèle et d'Allyre.

Parmi les griefs, apparemment, le fait que Jules a reçu, en 1899, au moins 180.000 francs, placés à 3%, ce que le docteur juge ridicule, et que  pendant 10 ans à Sérifontaine, il a tout dépensé  laissant une situation à charge du docteur. Adèle s'était engagée, en 1899, à verser à son frère une rente annuelle de 4000 frs après le décès de ses parents. Et, manifestement, en cette année 1909, soit le docteur se prépare à mettre Jules sous une tutelle plus sévère, soit il prépare une séparation de corps avec Angèle.

Je déchiffre aussi ceci :  Je consens à prendre : le bois de Sérifontaine, Belle Touffe, Acacias, Terres de la Folie, Bois de la tête pelée, Bois Marie . Cela ne donne pas une idée précise de ce qui s'est passé (ou non) en 1909 mais cela donne une idée de la fortune foncière héritée par Jules et Angèle de leurs parents en 1899.

Dans cet héritage, il y a le château, ou ce qu'il en reste après sa quasi-totale destruction, quand les légataires du comte d'Englesqueville l'ont vendu comme carrière à pierre de taille en 1862. Je cite :  Je payais tous les impôts, les réparations. La première année j'ai dépensé 5000 francs au Château : papiers partout, refait toutes les cheminées, toute la toiture, gouttières, WC, une chambre.

La vie de château

À partir de 1899, donc, le docteur Ladevie réside parfois au vieux château de Sérifontaine, pour s'en servir de relais de chasse ou pour y surveiller les travaux qu'il évoque dans sa note de 1909. Voici l'aspect de ce château quelques années plus tard. Le document exhumé des archives notariales valide le sentiment que j'avais depuis longtemps : certains éléments du décor de ce qui reste du vieux château (comme le Saint-Sacrement sur le carrelage, ou l'alchimiste sur la taque de cheminée) ne pouvaient être le fait que de ce fort catholique docteur !

Une dame Carron fait office de gouvernante, soit parce que le docteur reçoit, soit par manque d'une vraie maîtresse de maison. En tout cas, le docteur sait évoluer dans le  monde . En 1900, il dîne avec Jacques Guyot d'Arlincourt qui le fait entrer dans l'équipage Le Couteulx de Canteleu, à Etrepagny.

chasseur.jpg, déc. 2023On le voit donc chasser autour de Gisors ou de Trie, mais aussi dans son bois de Sérifontaine et vers Talmontiers, dans une tenue qu'il détaillera lui-même dans un récit haut en couleurs de ses exploits cynégétiques :  culotte bleu de roi, en velours à côtes, un peu bouffante du haut, redingote bleu de roi, col grenat, longues basques descendant jusqu'aux genoux, le gilet bleu de roi et galon d'or de haut en bas, poches à rabat et galon d'or, boutons en cuivre doré avec petit ceinturon entourant une tête de loup .

Sans doute pour faire fructifier son pécule, il s'intéresse un temps à la prospection minière au Congo et obtient un permis de recherche sur 1000 hectares dans la région du Sanwi. Il fait aussi des affaires en Guadeloupe. Toutes ces affaires semblent avoir été désastreuses.

Très tôt il s'équipe d'une voiture à pétrole, l'une des toutes premières construites en France, au Mans, par Amédée Bollée, le fils d'un fondeur de cloche. Le docteur exerce sur les routes, faisant ses visites en automobile. On retrouve presqu'autant de traces de ses voitures que de lui-même dans la presse du temps. En 1898, selon le Gaulois sa voiture en stationnement fut pulvérisée par un chauffeur. En mars 1932, selon L'Impartial on lui dérobe rue de Dieppe son automobile, qui réapparait la nuit suivante rue de l'Epte avec 80 kilomètres de plus au compteur.  La gendarmerie poursuit son enquête , assure sans rire le journal. Cela ne dégoûte pas le docteur des machines : avant ou après la Bollée, il eut une De Dion-Bouton mais aussi un  vélo à moteur  et un tricycle.

Allyre Ladevie aime aussi l'aéronautique naissante : le premier survol de Sérifontaine a dû avoir lieu le 22 juin 1913 lors du fameux meeting aérien de Gisors. En présence du Préfet et du Maire, des aviateurs célèbres firent assaut de virtuosité devant plus de dix mille spectateurs venus de toute la région, certains en profitant de trains spéciaux. Un baptême de l’air est offert : le docteur Ladevie se fait photographier tenant le manche.

aviateur.jpg, déc. 2023

Si le docteur a une vie sociale et mondaine aussi riche, c'est probablement que sa vie personnelle et familiale n'est pas heureuse.

Est-ce parce qu'Angèle a maintenant, comme son frère Jules, un comportement qu'il juge très irrationnel, ou bien pour poursuivre sa vie sans trop se charger de sa petite famille ? Avant 1899 il a mis ses deux filles en pension à Saint-Joseph de Beauvais, sous la férule de leur grand-mère Ladevie. Elles y reçoivent une éducation très stricte, qui semble les avoir durablement marquées.

communion à Beauvais.jpg, janv. 2024

L'éloignement d'Angèle est difficile à dater. En 1910, elle passe encore des vacances avec ses filles en Bretagne. La photographie prise à Tregastel est apparemment la dernière que sa famille conserve. Elle semble avoir le soleil dans les yeux ; à moins que ce sourire crispé n'évoque une indicible souffrance.

Vers cette époque, le château devenu inutile, ou trop onéreux à entretenir, est vendu aux Boyer.

Tregastel 1910.jpg, janv. 2024

Caricature du docteur en 1914.jpg, déc. 2023Mobilisé en 1914 selon sa fiche matricule et affecté au 228ème RI, le docteur est blessé cette année-là sur la Marne. Soigné à l’hôpital de Deauville, il en devient médecin-major. C'est une figure que ses camarades aiment bien et que l'on caricature en chevalier de la teinture d'iode.

Néanmoins et malgré son âge de 48ans, il s’engage à nouveau en mai 1915 et part comme médecin-chef de 2ème classe au 176ème régiment d’infanterie impliqué dans l’expédition des Dardanelles où il s’est distingué par son zèle et son dévouement. Il y reçoit la croix de guerre et une citation. Épuisé, il est rapatrié sur Nice avant de reprendre une vie civile riche et diverse. Cet épisode l'a beaucoup marqué : il reviendra deux fois sur les lieux après guerre.

Angèle Ladevie décède le 4 novembre 1918, à Morangis (alors en Seine-et-Oise, aujourd'hui en Essonne) dans une maison de repos ouverte en 1911 par les sœurs de Saint Raphaël et où elle résidait depuis des années. Cette maison porte un nom qui résumait peut-être le triste destin de la pauvre héritière : la Solitude. Sévèrement incendié en août 1944 par les Allemands, l'édifice (site de l'actuelle mairie) a été détruit en 1967.

Quelques semaines plus tôt son frère Jules l'avait précédée dans l'au-delà. Un temps domicilié dans la maison de retraite de Chaumont-en-Vexin il est mort dans la Maison des Frères de Saint Jean de Dieu à Bouconvilliers.

Personne à Sérifontaine n'avait pu me dire si Angèle était enterrée dans le caveau de sa famille. La municipalité n'entretenait pas alors de registre des inhumations et son décès n'avait même pas été reporté sur son acte de naissance. Mais la municipalité de Morangis n'avait pas davantage de trace d'Angèle dans les registres de son cimetière.

deces angele.jpg, déc. 2023On était dans les derniers jours de la guerre, on avait peut-être plus urgent à faire que de soucier d'une femme un peu abandonnée, loin de chez elle et dont le mari distant était encore au front. En regardant les papiers de Morangis, j'ai découvert la mention  Sérifontaine, Eure  : une erreur qui a pu contribuer à un certain brouillard administratif sur le destin posthume d'Angèle Ladevie, au mariage de laquelle se pressaient la société élégante et la presse.

Une correspondance entre sa fille Marie-Thérèse et l'un des demi-frères de celle-ci, une lettre de novembre 1975 retrouvée dans un carton où elle dormait depuis longtemps, a finalement révélé que Jules et Angèle avaient tous deux été inhumés aux lieux de leurs trépas respectifs. Et que Marie-Thérèse avait été seule à l'enterrement de sa pauvre mère.

La mémoire d'Angèle Ladevie a-t-elle été sinon occultée, du moins effacée autant que possible ?

C'est ce qui m'avait été dit en 2020 et qui m'avait mis sur la piste de ce sujet. Mais peut-être est-ce seulement, et très classiquement, le passage des générations qui a éteint son souvenir, du moins dans certaines branches de la famille ? Certes en 1975, sa fille Marie-Thérèse Ladevie en était encore à reconstituer des détails de cette histoire, comme le montre cette lettre à Bernard Leduc. Mais elle-même et sa sœur Germaine fréquentaient amicalement leur demi-frère et chacun évoquait très librement ce qu'il savait de l'histoire familiale.

lettre de M TH Ladevie en 1975.jpg, janv. 2024

Si c'est Marie-Thérèse qui a remis en 1974 une stèle de marbre à la mémoire de Jules et d'Angèle, il faut quand même noter que cela fut fait plus d'un demi-siècle après leur mort.

Ce qui est certain c'est que la mort d'Angèle en 1918 a rajouté une cause de discorde et abîmé la famille pour un quart de siècle.

Ses deux filles, héritières de la fortune des Delarue, auraient fait mettre les scellés sur certains biens. Leur père ne pouvait évidemment que prendre cela comme une offense. Il est probable aussi que le conflit autour de l'héritage de Jules et d'Angèle juste au sortir de la guerre et alors que la valeur de la monnaie comme des biens fonciers allait plonger, n'était pas de nature à ce que soit gérée au mieux la fortune familiale.

Veuf depuis quelques mois, le docteur Ladevie tourna la page et se remaria en 1919 à Marseille, avec Marguerite Abeille, issue d'une très ancienne famille de La Ciotat. Le docteur avait 52 ans, elle en avait 29. Elle apportait 50.000 francs, pour les deux tiers en actions Five-Lille ; le contrat ne précisait rien quant à son apport à lui. Ils eurent trois fils dont l'aîné, Georges (1920-2010) a laissé à sa famille de nombreuses chroniques généalogiques dont l'étonnant texte  Comment j'ai connu ma grand-mère paternelle 70 ans après sa mort  .

Mondain, le docteur Ladevie avait toutefois la réputation de soigner avec dévouement et sans faire payer les nécessiteux. C'est ainsi qu'il soigna la femme de Pissarro à Eragny. Il exerçait aussi son art auprès des domestiques au Boisgeloup, chez Picasso. Ce conservateur était un homme curieux, cultivé, fin et élégant. Naturellement il y avait des gens moins élégants que lui. À Sérifontaine, on prétend que quand il venait soigner son fils, une dame (que je ne nommerai pas) faisait ensuite ouvrir les fenêtres parce que cela sentait le rouquin.

hopital.jpg, déc. 2023

ladevie.jpg, déc. 2023Médecin-chef de l’hôpital de Gisors, un temps conseiller municipal de cette ville, le docteur Ladevie était membre de la Société Académique de l’Oise avec laquelle il participa à des fouilles à Courcelles-sous-Gisors, exhumant lui-même quelques débris mérovingiens.

Fâché durant de trop longues années avec ses filles, le docteur n'avait plus d'autre famille que la seconde qu'il avait fondée, à savoir Marguerite Abeille et les trois fils qu'elle lui avait donnés, ainsi que son beau père et sa belle-soeur Abeille qui vivaient avec lui à Gisors. Une situation qui entretenait une réelle acrimonie avec le clan Delarue. Trois mois avant sa mort, se sachant condamné, il interdisait formellement qu'on enterre nul autre que lui dans la tombe de Sérifontaine dont il s'estimait, contre toute évidence, le seul héritier.

Il mourut de maladie le 11 août 1943, dans son lit, muni des sacrements de l'Eglise et non dans un bombardement comme on me l'avait rapporté oralement jadis à Sérifontaine. Marguerite avait enfin réussi à le réconcilier in extremis avec les filles d'Angèle.

C'est son plus jeune fils, Bernard, né en 1923, qui mourut quelques jours plus tard, le 3 septembre, dans son appartement parisien de la rue Le Marois, bombardé par des avions alliés qui étaient censés viser les usines Renault situées à 2 bons kilomètres de là.

On m'avait dit aussi que l'emplacement de sa maison se situait sur le parking que l’on trouve sur la route 915 en face de l’avenue de Verdun. En réalité elle était au 16 de l'avenue de la Gare, juste après l'Hôtel Cauville que l'on voit sur les cartes les plus anciennes, hôtel tenu ensuite par M. Paillet. Cette maison n'existe plus, car elle a effectivement souffert des bombardements, mais l'année suivante. Après guerre, sa veuve a dû batailler pour la faire reconstruire avec les dommages de guerre : c'est la grande maison blanche que l'on voit aujourd'hui. Sur de très nombreuses cartes postales anciennes on voit devant la maison du docteur une automobile qui pourrait être la sienne.

Sa seconde épouse lui survécut longtemps. Elle est morte à 99 ans en 1990 dans sa maison de Chambors et repose avec le docteur, son fils Bernard, son frère Antoine le notaire et d'autres membres de la famille Abeille dans le caveau familial des Ladevie à Delincourt.

Trois heures et demie de marche à pied (moins d'une demi-heure en Bollée) séparent la tombe où repose finalement le docteur Ladevie à Delincourt de celle de Sérifontaine où ne se trouve pas la dépouille d'Angèle, petite héritière (peut-être la plus riche de Sérifontaine) que leurs deux familles avaient jugé convenable de lui donner comme épouse.


Le docteur avait-il été plus heureux dans sa seconde union ?

Madame Abeille.jpg, déc. 2023Plus paisible, certainement.

La petite vignette imprimée en 1990, selon un usage catholique qui passait déjà de mode, laisse penser que le souvenir du docteur Ladevie, qu'elle avait épousé 70 ans plus tôt et sans doute surtout admiré et respecté, était depuis longtemps dans les limbes.

La ville de Gisors n'a pas oublié cet homme élégant, complexe, aux multiples facettes, mais toujours dévoué à ses patients : le 8 décembre 1987 une rue de la ville, proche du nouvel hôpital, a reçu son nom.

signature.jpg, déc. 2023

Les deux fils survivants de Marguerite Abeille et du docteur sont morts dans la première décennie de notre siècle. Parmi les enfants qu'il avait eu d'Angèle, sa fille aînée, Marie-Thérèse est décédée en 1988 dans le Val-de-Marne. Pour le coup, elle est bien enterrée comme cela a été dit dans le grand caveau Delarue inauguré en 1877 pour son aïeul Jean-Baptiste. Elle avait épousé à Beauvais en 1920 un avocat de 33 ans et s'était installée à Saint-Paër ou ils eurent 7 enfants avant que le mari, fatigué d'une épouse à la fois catholique rigoureuse et personnalité peut-être un peu fantasque, ne décide d'aller voir ailleurs. Sa sœur cadette, Germaine, épousa en 1921 un banquier parisien et mourut en 1993 à Nice.

Je remercie Mmes Grosse, Vanhavere et Roux-Lefebvre, petites-filles et arrière-petite-fille du docteur Ladevie, pour leur aide et leurs confidences.

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