Les noms de familles recensés en 1926 dans la Cité Sainte-Marie, et dont je donne un aperçu en fin d'article pour stimuler les idées de mes lecteurs, révèlent une infime proportion de français, une ou deux familles belges, quelques espagnols, des nord-africains, mais surtout une très forte concentration de tchéco-slovaques et surtout de polonais.

Certes, à y bien regarder, on repère quelques belles pommettes slaves sur les jeunes visages d'ouvriers de la photo. Mais s'agit-il des premiers occupants ? ou des constructeurs? La photographie a dû être prise dès le début des années 20, sans doute à l'occasion d'une inauguration ou d'un petit événement. Peut-être s'agit-il des équipes de la CFM, qui avait notamment de nombreux charpentiers (chef charpentier : François Trou) mais il y a aussi les maçons de l'entreprise Villeret. Quant à l'homme à chapeau, col blanc et chaîne de montre, cela peut être un ingénieur de l'usine (Paul Obellianne, né en 1888 ? Henri Roche, né en 1892 ?), ou bien un responsable de la construction de la cité, voire un élu. Je n'ai pu l'identifier.

Pourquoi avoir donné ce nom religieux à la nouvelle cité ?

La CFM avait le goût religieux : les autres cités s'appellent Saint-Jean (disparue en 1974, à l'emplacement du château d'eau) et Sainte-Paule (en souvenir de la fille d’un ingénieur, morte noyée). Ce goût religieux comportait une dimension polémique. Ainsi une photographie, datant des années mêmes où le maire Pierre-Eugène Boyer adhérait à la IIIème Internationale, représente la cité Sainte-Paule entièrement pavoisée de tricolore et barrée d’un calicot proclamant « Ave Maria ».

ave maria

Cependant, à Sainte-Marie, la CFM se trouvant dans un site portant depuis des siècles un nom religiex, n'avait pas eu à forcer son talent..

A l'origine, et fort classiquement, Sainte-Marie était en effet un moulin, dont le nom, comme celui de Saint-Victor sur le site duquel prospèrera un jour la CFM-Tréfimétaux, rappelait les origines monacales. N'établissait pas un moulin qui voulait du temps des privilèges féodaux, et nombre des moulins de notre région appartenaient à des monastères bénédictins. Ils avaient été vendus au moment de la Révolution.

Ensuite il devint possible à des entrepreneurs d'utiliser la force motrice de l'Epte pour des industries diverses. Après avoir créé les usines de Dangu et de Sérifontaine, le général d'Arlincourt fit faire à sa femme l'acquisition du moulin à blé de Sainte-Marie, situé sur Thierceville, moulin que possédait depuis des années le sieur Biquelle. La baronne entreprit les formalités pour changer l'activité. Le général d'Arlincourt substitua une laminerie au moulin, fit construire de magnifiques bâtiments dans lesquels il installa un outillage complet et fit mouvoir tous le mécanisme par une roue hydraulique de 23 chevaux. Enfin il fit construire un fourneau pour fondre le minerai de zinc et un autre four pour le chauffer avant de le soumettre au laminage. L'activité commença sur ce site en 1839, avec deux laminoirs, deux fours de fusion, deux chaufferies, une roue d'un diamètre de 6m50 et d rune puissance de 50 chevaux. La houille venait de Mons ou d'Anzin, le zinc de Silésie.

Après la (rapide) faillite du général, cette petite usine connut d'autres vies, d'abord dans le laminage (elle appartint notamment, comme celle de Droittecourt, au groupe belge La Vieille Montagne) et des propriétaires successifs : le baron de Montreuil, châtelain de Thierceville, puis le comte de Briey.

usine sainte marie aujourd'hui disparue

usine Sainte Marie

En 1894, un certain Edmond Gellée en devint propriétaire et établit une fabrique de lacets foulés pour les chaussures dans les locaux de l’ancienne usine Sainte-Marie. Son entreprise prospéra un temps, puis en mai 1916, cette usine fut louée et occupée par un certain Vandekerckhove qui y établit une entreprise de teillage et rouissage des lins. Il dut remettre en état la rivière qui débordait aisément et inondait Thierceville à la moindre pluie. C’est à cette activité de rouissage que l’on doit l’espèce de blockhaus en béton sur le chemin de Sainte-Marie, qui n’est pas prêt de disparaître du paysage. L'usine, en revanche, a totalement disparu, remplacée par une jolie demeure (le gîte Chez Violette).

Comme ailleurs en France, les entreprises (la Vieille Montagne ou Kriegelstein à Droittecourt, la Compagnie Française des Métaux à Sérifontaine) prenaient en charge de façon presque totale la vie des employés : les maisons ouvrières de Droittecourt étaient plutôt en avance sur l’état de l’habitat, notamment par leurs sanitaires.

La Cité Sainte-Marie, la dernière créée à Sérifontaine, était en réalité un hameau entier, situé sur la ligne de chemin de fer et doté d'une forme de petit village ouvrier, presque « à l’anglaise ». Ses premiers résidants furent surtout des étrangers attirés par l'emploi ouvrier que procurait la CFM. Le confort qu'on leur destinait était vraiment fort limité à l'origine et les habitants attendront l’après seconde guerre pour avoir droit aux trottoirs. A noter d'ailleurs, sur la photo, que les maisons sont plus « hautes » par rapport au niveau du sol qu'aujourd'hui. Les perrons ont disparu.

Comme on l'a dit, la CFM possédait plusieurs cités dans Sérifontaine et quand vint l’heure du désengagement, Tréfimétaux eut à liquider un patrimoine très important de maisons et de cités dans tout le bourg. Avec la vente de ces cités, l'uniformité des maisons devint moins stricte. Mais l'ensemble donne encore une idée de ce vieux temps.

Ailleurs dans Sérifontaine, on trouve encore, dans la rue Hacque (autrefois rue de la Gare) des traces de la Cité Patte, et plus loin celles de la Cité Sainte Paule remaniée après les bombardements de mai 1944 puis le développement de l'usine aujourd'hui disparue.

La cité Patte

la Cité Sainte-Paule

Des étrangers et des français

La Compagnie Française des Métaux fit partie des sociétés qui, dans l’Oise, ont eu recours de façon très importante à la main d’ouvre étrangère (belges, nord-africains, slaves). En 1920 elle avait 525 employés dont 434 hommes, 112 femmes et encore 18 enfants. S’il y avait une large majorité de français (369), on comptait quand même 116 polonais, 28 tchécoslovaques et 25 « coloniaux ». Avec leurs femmes et leurs enfants, cela correspond peu ou prou (il faut mettre à place les belges, souvent employés agricoles) aux 471 étrangers sur 1986 habitants que comptait Sérifontaine au recensement de 1926.

D'un recensement à l'autre, on voit cependant la proportion de noms slaves, notamment, décroître à Sainte-Marie. Un certain nombre d'entre eux n'avaient pas recherché, ou avaient refusé, la naturalisation. Avec la crise économique, et dans un entre-deux guerres naturellement moins favorable aux activités d'armement, la CFP dégraisse comme on dirait aujourd'hui, et allège ses effectifs en commençant assez systématiquement par les étrangers... Pourtant, nombre d'entre eux sont restés.

Isolée, la cité Sainte-Marie n'était pas la plus modeste. Ceux qui iront voir, au fond du parking situé en face de la poste, les étranges bâtisses perdues dans les feuillages auront un peu de mal à imaginer ce que put être la « cité marocaine »... Tout n'était pas forcément joli dans le bon vieux temps.

Avec tant d'étrangers, dont le sang coule encore dans les veines de nombreux sérifontainois, nul ne devrait aujourd'hui se sentir étranger dans notre commune.



Quelques noms d'habitants de Sainte-Marie en 1926 :

Jacques, Dubos, Birukoff, Dulevrier, Kovar, Kapusciarz, Yankto, Garider, Sucki, Garrido, Kralik, Kovalski, Ali, Abderaman, Daouda, Laoussine, Valachowicz, Zelko, Norvlova, Nechala, Zilovac, Kacik, Sauchez, Sobol, Le Ribot, Djillali, Vasil, Le Can, Gugek, Galas, Baca, Lebas, Vollon...