87 - Sérifontaine : « circulez, y a rien à voir » ?

Samedi dernier je suis allé voir les promenades autour de chez moi de l'artiste brayonne Patricia Allais-Rabeux dont les aquarelles consacrées à son (à notre !) petit pays étaient exposées à la Bibliothèque Municipale de Sérifontaine.

J'ai fait l'acquisition de son livre, rempli de pensées, d'observations, d'émotions... et en feuilletant le livre devant elle, j'en suis arrivé à la page consacrée à Sérifontaine. Elle commence ainsi :  Lorsque l’on entre dans Sérifontaine en suivant la D915, rien ne donne envie d’y faire une pause. Et bien, moi je vous conseille de la faire . Elle a doublement raison, l'artiste, même si ce qu'elle trouve de plus remarquable chez nous, ce sont notre passé et nos friches industrielles !

Parmi ses handicaps, notre petite ville, presqu'un gros village plutôt, pas réellement rural cependant, mais plus industriel, sans passé historique fameux ni monument incontournable, souffre de n'être nulle part : ni vraiment dans le Bray (quoi qu'en pense l'artiste) ni vraiment dans le Vexin, sûrement pas dans le Beauvaisis. Commune ni normande (sauf longtemps aux yeux de l'Eglise et aujourd'hui pour le train, la rivière, les collèges etc) ni picarde (province rayée d'un trait de plume), toujours en bordure de découpages administratifs absurdes et dont les habitants ne voudraient pour rien au monde être classés dans l'Ile de France, ce qui serait finalement la chose la plus sensée et historiquement la mieux défendable. J'ai déjà évoqué la difficulté de répondre à la question dans quel pays sommes-nous ? 

Notre vrai pays, dis-je en riant avec mes interlocutrices, c'est la pliure de la carte.

Et c'est vrai, de la Cassini de jadis (où notre territoire était réparti sur 4 cartes) à la carte IGN de nos jours, Sérifontaine est toujours plus ou moins sur le bord ou sur la pliure... bref marginale !

Et quand on est marginal, n'est-on pas un peu invisible ? Songeons à Pissarro qui a vécu des années à une heure de marche de Sérifontaine, et qui n'est jamais venu y planter son chevalet...

Je me suis souvenu, alors, d'un sujet de billet dont j'avais déjà caressé l'idée, consacré à ceux qui ont raté Sérifontaine. Même pas vu.

Bien sûr il y a Napoléon, qui a peut-être traversé notre bourg le 21 brumaire an XI (12 novembre 1802) en venant de Forges via Gournay et en se rendant à Gisors. Mais je n'en suis pas certain, parce que plusieurs routes étaient possibles. De toute façon il boudait et il était pressé d'aller voir l'usine Morris à Gisors. Bref, déjà, il n'y avait rien chez nous pour l'intéresser.

Il y a ceux qui n'ont pas bien compris le nom du bourg, peut-être déroutés par l'accent du lieu... ou du gueux qu'ils ont interrogé.

C'est le cas du chroniqueur picard Enguerrand de Monstrelet (v.1400-1453) qui l'a appelé Ferry-Fontaine dans le récit de sa destruction en 1419.

C'est le cas de voyageurs lettrés, comme François-Nicolas Baudot, seigneur du Buisson et d’Aubenay, l’un des plus grands voyageurs du « Grand Siècle ». Il parcourut une grande partie de l’Europe dont il rapporta des souvenirs qu’il fixa par écrit dans ses Itinéraires. Entre 1640 et 1647, il voyage en tant qu’historiographe du roi et accompagne la reine régente, le jeune roi et Mazarin en Picardie et en Haute-Normandie. Son récit, conservé à la Bibliothèque Mazarine a été publié sous le titre Itinéraire de Normandie en 1911 par le chanoine Porée. Passant par chez nous il note simplement la liste des étapes de Gournay à Gisors en indiquant Sixfontaines.

Pas de paranoïa cependant : il arrive aussi que ce soit les noms des villages avoisinants qui soient écorchés, comme ici, par un illustre savant du siècle des Lumières :

À la dernière remarque, on reconnait évidemment le grand Lavoisier (en 1765) qui, puisque rien ne se perd a noté l'intelligent emploi que faisaient nos anciens des innombrables silex de notre pays...

Ce fut bien en revanche, plus récemment, le nom de Sérifontaine qui se retrouva estropié par le Cabinet du Ministre du Travail qui écrivit Féréfontaine en 1925 ou par le journal à sensation Détective qui parla un demi-siècle plus tard de Séri Fontaine où venait d'avoir lieu un crime passionnel qui défraya la chronique !

Il y a ceux qui reconnaissent Sérifontaine là où elle n'est pas.

Ainsi, au sujet de la charte du 14 mai 918 dont d'immenses érudits ont fait la première mention historique de Sérifontaine (depuis la Géographie de l'Oise par Badin en 1847 ou le Dictionnaire de Toponymie de Lambert en 1963 et jusqu'au chartiste Marcel Baudot, Inspecteur Général des Archives de France en 1983) alors qu'il s'agit presque sûrement de Sirefontaine près de Longuesse dans le Val d'Oise, comme je l'ai déjà écrit dans un billet consacré à 918 .

Et puis il y a les érudits qui n'ont pas reconnu notre commune alors que son nom était écrit dans un texte latin.

Lorsque Guillaume le Breton (v .1165- 1226), chapelain et biographe de Philippe Auguste, évoque le paysage de notre région dans son poème à la gloire du roi, la Philippide, il nomme bien en latin (Livre IV, v. 436-437) notre commune, mais en coupant en deux son nom pour les besoins de la prosodie :

Quicquid abhinc spatii Fontem patet usque Serenum,
Unde oriens hortis fluit utilis Epta satisque,

Ce qu'un chartiste traducteur en 1825 rendit par une phrase alambiquée et peu compréhensible où le premier vers, contenant le nom de notre bourg, qu'un oeil érudit aurait dû détecter comme le faucon le fait du campagnol, était rendu ainsi :  tout le territoire enfin qui s'étend de là jusqu'à la fontaine de Serens .

Or ledit chartiste n'était pas un obscur rat de bibliothèque : il s'appelait François Guizot (1787-1874) et il menait une double carrière d'érudit et d'homme politique qui allait le conduire, quelques années plus tard à être ministre de Louis-Philippe, une première fois en 1830 (à l'Intérieur) puis en 18312 (à l'Instruction publique, où il eût une influence remarquable, d'ailleurs) puis aux Affaires Etrangères en 1840. En réalité, il fut même de facto et durant des années le vrai chef du gouvernement. Et bien sûr, ce père du conservatisme libéral est l'auteur de la célèbre formule « Éclairez-vous, enrichissez-vous, améliorez la condition morale et matérielle de notre France... ».

Comme me l'indique un savant lecteur que j'ai consulté par scrupule les méthodes de travail de Guizot et celles de Thiers impliquaient le recours à de nombreux assistants. Sans cela, ce qu'ils faisaient était rigoureusement impossible à faire, évidemment et ils n'ont pas souvent dit eux-mêmes leur cours à la Sorbonne où ils étaient professeurs . Bigre.

Et si Guizot n'était pas le premier à commettre la bourde, si lui-même ou quelque petite main l'avait tout platement reproduite en la pompant chez un devancier ?

On trouve, chez le non-moins chartiste Henri-François Delaborde (1854-1927) re-publiant le même texte médiéval latin sans se risquer à en commettre une traduction la sobre indication : D. Brial n'a pas ici reconnu Sérifontaine (Oise). C'est en en bas de page 114, dans une note n°7, de sa propre édition du poème de Guillaume Le Breton, en 1881.

J'ai donc été chercher du côté de Michel-Jean-Joseph Brial dit Dom Brial (1743-1828). Il fut moine bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur jusqu'à sa dissolution en 1790, historien de grand mérite et membre de l'Institut.

En 1818, dans le tome XVII du recueil Historiens des Gaules et de la France il avait publié une première édition du texte latin de Guillaume Le Breton, avec quelques notes explicatives fort brèves.

Et voilà ... une indication donnée sans la moindre précision, derrière un astérisque, et l'autorité du bénédictin auront suffi à Guizot qui n'a pas même pris la peine d'aller vérifier sur une carte de la région.

La faute à Dom Brial, donc ! Le malheureux avait au moins l'excuse de ne pas être picard (comme Monstrelet) mais natif des Pyrénées-Orientales, ce qui n'est pas tout près de l'Oise ! Il fut là-bas le bienfaiteur de son village de Baixas et une cave coopérative y a, en hommage, repris son nom.

Nous en resterons donc pour notre part à l'idée que deux érudits, dont un bénédictin de Saint-Maur (la référence absolue) et un chartiste qui a gouverné la France, ont réussi à rater Sérifontaine.

Parfois je me prends à espérer que mon modeste blog finisse par en être le monument le plus connu !

Commentaires

1. Le mercredi, juin 30 2021, 18:27 par Patricia Allais-Rabeux

MERCI pour ce gentil hommage à mon modeste carnet de "déambulations en Pays de Bray" ...
A bientôt

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