Dans le coin inférieur droit on distingue Famille Carbonnier, mariage de Papa et Maman. Au dos, une main a écrit (plus soigneusement) les noms d'Irénée Carbonnier et de Gabrielle Dumont et la mention mariage mai 1900. Or la première chose que l'on constate dans nos registres d'état-civil... c'est qu'il n'y eut pas de tel mariage en mai 1900. C'est en réalité le samedi 7 mai 1910 à 11 heures du matin que devant le maire Georges Kriegelstein, eut lieu dans notre mairie le mariage civil de M. Carbonnier Auguste Irénée Achille, ouvrier agricole de 28 ans et de « demoiselle Dumont Gabrielle Alice Maria » jeune fille d'un peu moins de 20 ans domiciliée jusque-là à Bazincourt. Une nouvelle preuve de ce que m'apprennent tant de vérifications : la mémoire des familles (la mienne ne faisant pas exception) est bien fragile, voire douteuse.

Penchons-nous d'abord sur la famille de l'époux.

Auguste Irénée Achille Carbonnier était né le 8 septembre 1881 à Sérifontaine.

le père du mariéSon père, Auguste Irénée Henry, était né en 1857 à Sérifontaine. Il est joliment décrit comme « rentier » en 1910, mais il était ouvrier à l'usine lors de la naissance de son fils. Si l'on se fie à l'air de famille, il doit être le premier homme à gauche de la mariée.

Avec sa femme, Blanche Commecy, ils avaient eu 5 enfants :

1. Augustine (1879-1968) ;
2. Auguste-Irénée-Achille, le marié de 1910 ;
3. Julien-Paul-Eugène (1884 - 1963) qui épousa en en 1909 Marthe Lucienne Horcholle, fut membre du Conseil municipal dans les années 1920. Il résidait à Bourguerelle avec ses trois enfants dont Julien Robert Lucien, né le 3 juillet 1928, père de M. Jean-Claude Carbonnier, conseiller municipal depuis 2014 ;
4. Victoria-Fernande (1886- 1973) qui épousa en 1906 Jules Anatole Irénée Tellier ;
5. Germaine-Suzanne (1889-1965) mariée et décédée à Saint-Gratien.

La plupart doivent figurer sur la photographie de 1910. Il s'agit donc déjà d'une grande famille, et très anciennement implantée à Sérifontaine. Si le nom de Carbonnier ne figure pas sur la liste des électeurs avant les États-Généraux de 1789, un enfant de ce nom figure parmi les premiers vaccinés sous l'Empire. On voit aussi qu'il s'agit ici d'une branche de la famille qui se singularise par le prénom plutôt rare d'Irénée. Le jeune marié de 1910 en a-t-il fait son prénom usuel ? Au revers de la photographie il n'est désigné que par ce seul prénom, ce qui peut le laisser penser, mais sans certitude. Son père Auguste Irénée Henry était le fils de Irénée Eugène, né le 3 décembre 1833, fils lui-même d'un Irénée Constant Achille née à Sérifontaine le 24 avril 1809 et marié le 11 septembre 1830 avec une demoiselle Duguet et frère cadet de Pierre-Amand, né à Sérifontaine le 16 pluviôse an 12(6 février 1804) et qui y fit également souche.

Ce premier Irénée était le fils de Pierre-Ambroise Carbonnier « chartier de cette commune », mort à Sérifontaine le 10 juin 1819 et qui était né à Cuigy le 12 février 1776, fils d'un laboureur de cette commune, prénommé Ambroise. Une famille venue du Bray ? C'est probable. Un autre Carbonnier, Jules, né en 1844 à Saint-Aubin a fait souche à Sérifontaine où il fut Conseiller municipal en 1873.

Venons-en à la jeune épouse. Elle était née le 24 août 1890, à Ernes dans le Calvados, d'une demoiselle Heuzé âgée d'un peu plus de 20 ans et d'un sieur Dumont qui la reconnut en novembre de la même année. Ce père, Adrien Auguste Joseph Dumont était en 1910 régisseur à Bazincourt, où il demeurait avec la mère de la mariée. Le même homme avait, « le trentième jour du mois de février 1892 » reconnu, en compagnie de la même mère, un petit garçon né 8 jours plus tôt et qui reçut les prénoms d'Adrien Arsène Marius. Le père était alors « soldat au 129ème de ligne actuellement en garnison à Lisieux » et il était né à Urville, dans le Calvados. À noter que la curieuse date du 30 février, qui m'avait fait sourire lorsque j'explorais les tables décennales, est précisément inscrite dans l'acte, ce qui prouve qu'une certaine obstination de l'administration, même dans l'erreur, ne date pas d'hier... S'ils firent leur vie ensemble, l'ex-soldat et la demoiselle Heuzé ne semblent pas avoir jamais éprouvé le besoin de passer devant Monsieur le Maire, ce qui n'était pas forcément courant avant la première guerre.

Les témoins furent le frère du marié, Julien, encore garçon laitier de son état, un cuisinier de Saint-Gratien, beau-frère de l'époux, l'oncle maternel de la mariée, Arthur Heuzé, venu pour l'occasion d'Ernes ainsi qu'un autre oncle par alliance venu du Calvados. Tous doivent figurer sur la photographie prise sans doute le même jour, à l'issue du mariage religieux.

Un contrat de mariage avait été passé devant Maître Besniard, notaire à La Bosse, la veille même du mariage civil. préoccupation bourgeoise ? Pas forcément. La photographie étonne aujourd'hui à de nombreux égards. Peu de sourires (les visages trop rayonnants des selfies ne sont pas encore de mise) et plutôt chez les messieurs que chez les dames, semble-t-il. Une élégance austère et uniforme pour les messieurs (papillon blanc et col dur pour les ouvriers agricoles comme pour les ouvriers d'usine) parfois un peu modeste pour certaines dames.

L'homme au chapeauUne seule figure « brise les codes » mais les brise tous: c'est l'homme assis juste à la droite du marié : seul homme sans col et cravate blanche, au costiume négligé, chapeau de promenade fiché de guingois, seule barbe alors que tous les messieurs portent de superbes moustaches effilées, bras croisés sur le ventre. Ce n'est pas un homme de Sérifontaine. Comme il est néanmoins installé au premier rang, ce doit être l'oncle-témoin venu de son Calvados, à moins que ce ne soit le père de la mariée, l'ancien soldat du 129ème qui se passe des formalités...

L'union scellée en 1910 fut plus que féconde, comme le montre cette seconde photographie prise devant leur maison, qui se trouvait rue Borgnis-Laporte, à gauche en remontant après l'école.

Les 14 premiers enfants

Le couple a eu 16 enfants, 9 filles et 7 garçons, tous nés à Sérifontaine et dont les trajectoires restèrent souvent proches de notre commune. L'une de leurs filles s'est éteinte tout récemment.

1. Roger Irénée Achille, né le 26 janvier 1911, marié à Sérifontaine avec Denise Germaine Clémentine Therenty le 8 septembre 1934, décédé le 16 avril1996 à Pont-Sainte-Maxence ;
2. Maurice Gabriel Lucien né le 22 janvier 1912. Il épousa à Sérifontaine le 20 juillet 1935 Marguerite Suzanne Sauvage, dont il divorça en 1943 avant d'épouser en 1946 à Paris Marie-Thérèse Perrot. Il est décédé le premier de son importante fratrie, le 5 octobre 1948 à Montreuil (93) ;
3. Gabrielle Iréne Alice, née le 28 mars 1913, mariée à Sérifontaine avec à Raymond Alfred Sauvage le 2 juin 1934, décédée le 20 avril 1963 à Beauvais 4. Irène Germaine Marie née le 20 octobre 1914, mariée à Sérifontaine le 23 juin 1934 avec Valentin Féron, décédée le 21 octobre 1989 à Argenteuil ;
5. Ferdinand Paul, né le 7 mai 1916, marié à Sérifontaine le 15 juin 1940 avec Paulette Dubus, décédé à Sérifontaine le 7 juin 2001 ;
6. Lucienne Adrienne Angeline, né le 22 novembre 1917 ;
7. Francis Jean, né le 19 décembre 1919, décédé à Gisors le 10 avril 2016 ;
8. Suzanne Jeannette le 30 mai 1921, mariée à Sérifontaine avec Jean Marcel Lebrun avec lequel elle habitait aussi rue Borgnis-Laporte, décédée le 10 octobre 2005 à Noyers (Eure) ;
9. Pierre Jacques, né le 10 septembre 1922, marié à Sérifontaine le 10 mai 1947 avec Monique Suzanne Dubus, décédé à Gisors le 8 août 2015 ;
10. Jacqueline Christiane, née le 18 janvier 1924, mariée à Sérifontaine le 14 septembre 1946 avec Eugene Albert Poisson avec qui elle habitait rue du Moulin, décédée le 26 décembre 2002 à Sérifontaine ;
11. Michel Marcel , né le 28 février 1925 ;
12. Janine Marie Thérèse, née le 16 octobre 1926, mariée à Sérifontaine le 5 janvier 1949 avec Jean-Pierre Mazur, décédée à Beauvais le 10 août 2019 ;
13. André Monique, née le 5 avril 1928 ;
14. Raymonde Pierrette, née le 30 octobre 1929,

Raymonde Carbonnier est la plus jeune sur cette photographie, sur laquelle elle semble avoir 3 ans et demi à quatre ans, ce qui permet de penser que le portrait de famille a été pris entre avril et octobre 1933.

médaille d'or (au-delà de 8 enfants) , distinction abolie lors de la réforme de 2013Je n'ai pas trouvé trace d'une attribution de la « Médaille d’honneur de la famille française ». Cette institution avait été fondée juste après la saignée de la première guerre, avec trois grades, la médaille d'or étant attribuée au-delà de 8 enfants. Gabrielle y aurait eu amplement droit, et les collections numérisées du Journal Officiel témoignent de ce que d'autres familles sérifontainoises obtinrent cette distinction. Peut-être Irénée et elle avaient-ils moins le goût des médailles que l'amour des enfants ? Il leur restait en tout cas encore deux enfants à naître :

15. Liliane; née le 23 novembre 1933 ;
16. Georges Claude, né le 25 février 1935.

Il est donc fort possible que le quinzième enfant ne soit, sur la photographie, dans le ventre de sa mère. Le visage de celle-ci ne trahit pas une fatigue particulière. À bien y regarder il est même possible qu'elle sourie un peu plus qu'en 1910.

Irénée et Gabrielle en 1933

Les parents eux-mêmes vécurent longtemps, Auguste Irénée Carbonnier décédant à 82 ans, le 29 février 1964, à Sérifontaine. Gabrielle, qui n'avait alors que 73 ans, le suivit dans la tombe 40 jours plus tard. Ils reposent dans une tombe sans fioriture, marquée sur le devant de leurs seuls patronymes : CARBONNIER DUMONT. Mais sur la tranche on lit « Gabrielle Carbonnier 1890 - 1964 Auguste Carbonnier 1881-1964 ». Plusieurs de leurs enfants reposent dans la même allée du cimetière. Sur sa tombe le marié de 1910 ne porte plus le prénom d'Irénée, mais celui d'Auguste. Peut-être parce que son père était désormais décédé ?

J'espère, en ayant cité leurs prénoms, ce que les registres officiels révèlent de leur passage sur terre et ce que deux photographies vendues sur Internet montrent de leurs traits, avoir donné un petit supplément d'histoire à une famille qui fut grande sans être noble ou puissante.

Irénée et Gabrielle en 1910