85 - Une sacrée fâcherie : notre premier monument aux morts en 1891

La publication de ce billet est due à une petite découverte archéologique amusante dont une fidèle lectrice m'a fait part. Pour présenter sa trouvaille il me faut revenir 130 ans plus tôt, en 1891 et parler d'un monument dont beaucoup de gens semblent avoir perdu le souvenir maintenant qu'il a été relégué dans le cimetière, mais qui durant 30 ans fut érigé devant l'église.

Le monument aux morts est, dans presque toutes les communes de France, tellement associé au souvenir de la première guerre mondiale que certains s'étonnent d'en découvrir chez nous un antérieur à l'actuel, et à son emplacement. Or son histoire est très instructive.

En se promenant dans les bois qui bordent la route quand on quitte Sérifontaine de l'autre côté de l'Epte, en direction d'Amécourt, Madame Brigitte Cochet, depuis un an maire de Talmontiers mais depuis longtemps lectrice de mon blog, fit il y a quelques semaines - et grâce à son chien - une drôle de découverte : un petit objet brillait par terre. Une fois un peu décapé, il s'avéra que c'était une médaille (en cuivre, bien sûr !) frappée à l'occasion de l'inauguration de ce monument, en septembre 1891.

Des monuments aux morts antérieurs à la grande guerre ne sont pas exceptionnels et d'autres communes avoisinantes en possédaient : notamment Bazincourt, où le 26 juin 1871, l'évêque d'Évreux était venu bénir, en présence du comte de Briey maire de la commune, un monument aux morts de 1870. Le souvenir de ces morts-là tourmentait peut-être les nuits des anciens de Sérifontaine, car ce village voisin avait (lui) héroïquement résisté, perdant six gardes-nationaux, et cinq malheureux francs-tireurs de Bazincourt avaient passé la nuit enchaînés à Sérifontaine avant d'être fusillés le lendemain à Saint-Germer. La loi du 4 avril 1873 faisait obligation d'entretenir les tombes des soldats morts (français et allemands) et dans les années 1890, le ministre de l'Intérieur a commencé de se faire assez pressant, certaines communes négligeant ce devoir.

On avait donc peut-être une première raison de vouloir, à Sérifontaine aussi, pouvoir célébrer des morts pour la France. Ce qu'on va raconter maintenant suggère aussi que l'on a voulu un pendant républicain et sans Dieu, même si, d'après le discours prononcé lors de l'inauguration par M. Brossard qui fut maire quelques années plus tard, c'était la mort récente d’un fils Héraux moissonné au service de notre chère France, qui avait donné l’idée au Comité qu’il dirigeait d’ériger ce monument.

« L’Empire c’est la paix » avait dit Napoléon III. Pourtant des habitants de Sérifontaine étaient morts au cours de son règne sur les champs de bataille les plus divers : Louis Haitre à Sébastopol en 1855, Jean-Baptiste Fleury à Saigon en 1861, François Rainville durant l’expédition du Mexique en 1864, plus Honoré-Casimir Henry, soldat mort de la seconde vague du choléra ( 143.000 morts!) au Val-de-Grâce le 6 septembre 1854.

Les républicains, victorieux de l'empire sinon du prussien, poursuivirent diverses aventures coloniales (et quelques nouvelles aussi) d'où de nouveaux morts.

Le fait qu'on ait gravé leurs noms sur une autre face du socle peut s'expliquer de deux façons : peut-être existait-il une simple plaque datant du second Empire. La délibération du Conseil Municipal, en date du 27 février 1891, ne parle que des morts depuis 1870. Peut être est-ce avec des intentions politiques que l'on voulait distinguer les deux listes ? Il y avait, aussi, un peu d'idéalisme dans cette démarche : le Maire eut ces fortes et inconscientes paroles : Nous souhaitons n’avoir jamais d’autres noms à faire graver sur cette pierre.

Le Maire alors, c'était Joseph Hacque. Il était né un soir de Noël le 24 décembre 1829 à Plainval, dans l’Oise, mais ce n'étaient pas les saints du christianisme qui avaient été convoqués autour de son berceau. A dix-neuf ans, brevet d’instituteur laïc en poche, Hacque avait été nommé à Enencourt-le-Secoù il resta longtemps. En 1867 il étit nommé à Flavacourt, puis en 1875 à Sérifontaine. En 1886 lors des élections municipales son nom avait été « porté spontanément » sur la liste. Il fut élu adjoint au Maire, puis Maire l’année même. Son mandat fut marqué en 1890 par l’installation de l’éclairage des rues et en 1891 par le couvrement du ru.

Puis vint l'affaire du monument. Hacque était un républicain sincère et militant. Il avait prévu une grande journée, fixée à un dimanche de septembre qui tombait le 20, anniversaire de Valmy. On commença à la mairie par l'inauguration d'une plaque de marbre noir consacrée à célébrer les époux Borgnis-Laporte, bienfaiteurs de la commune, puis il y eut la remise de drapeau à la Société de Gymnastique, enfin devait se dérouler l'inauguration. C'était un dimanche après-midi, devant l'église, mais on n'avait pas convié le curé, et on lui avait encore moins proposé de bénir le monument.

Le journal la Croix ne réagit pas, mais l’abbé Paul Fesch, polémiste assez violent et créateur cette année-là du journal de combat, l'Oise catholique sonna le tocsin. Or à Sérifontaine même, le curé, l'abbé Levarlet était plutôt du genre bagarreur. Il aurait pu rester enfermé dans son église à bouder, ou assister à la cérémonie comme simple citoyen. Il organisa une contre-manifestation, fit entendre les cloches et ... finit par dire publiquement que le Maire n'avait pas plus de deux mois à vivre et que quinze jours après sa mort on mettrait une croix sur le monument.

Le scandale fut grand et emplit largement La République de l'Oise du 23 septembre.

Le pire est que cette malédiction porta ses fruits : en avril 1892 le maire, qui était malade depuis 1885, expira. Sérifontaine lui fit des obsèques solennelles et impressionnantes qui marquèrent l'opinion, d'autant que c'étaient les premières funérailles civiles de l'histoire de Sérifontaine, car évidemment on ne passa point par l'église. Les esprits étaient chauffés à blanc. Je cite à nouveau La République de l'Oise :

on aperçut tout à coup l’apparition d’une tête de chat-huant aux « ouïes » du clocher de l’église. Intimidé par tous les regards braqués sur lui, il rentra dans son trou, la grande lumière du jour ne pouvant lui convenir. On dit – mais il y a tant de mauvaises langues ! – qu’il s’était échappé du presbytère !

Sans doute tout le monde était-il cependant désireux d'une désescalade : l'évêque déplaça quelques temps plus tard l'abbé Levarlet et nomma un curé plus charitable, et les électeurs élurent Jean Boyer, républicain modéré et catholique non polémique. A Sérifontaine comme ailleurs, la guerre de 14 scella plutôt une union sacrée et l'abbé Montreuil, curé de 1908 à 1948 qui avait été mobilisé en qualité d’infirmier fit entrer le drapeau tricolore dans l'église où on le trouve sur de nombreux ex-voto (voir aussi mon billet sur la statue de Notre-Dame de Toute Aide).

Pourtant l'anti-cléricalisme n'était pas mort, et ressurgit... autour de l'inauguration du monument suivant, 30 ans plus tard.

Que reste-t-il de tout cela ? Dites le moi...

Dans la passion de nos disputes il est parfois bien difficile de séparer ce qui est utile de ce qui l'est moins, ce qui restera de ce qui passera. Aujourd'hui chacun tend à faire de nombreux recours à l'Histoire pour nourrir des polémiques. Elle en suggère pourtant souvent la vanité.

  • Quand on a réaménagé la poste en 1971, on a mis le monument de 14-18 devant l'église, et on a déménagé celui de 1891 au cimetière (voir mon billet sur la poste).
  • La plaque de marbre noir célébrant le couple de philanthropes est dans le grenier de la Mairie, dans la poussière. Ni le journaliste de La République de l'Oise ni le Maire ne citèrent en 1891 la plaque en marbre blanc installée (aux frais de la Commune !) dans l'église, et faisant mémoire de son legs à la Commune mais aussi d'une messe annuelle pour le repos de son âme. Cette plaque-là est toujours en place !
  • La République de l'Oise disparut en 1944, ayant sombré dans la collaboration; ce ne fut pas le seul titre à avoir (mal) vieilli.
  • Deux générations après Hacque, sa petite-fille Geneviève Tournade était comme lui institutrice à Sérifontaine mais ... loin des idées libre-penseuses qui avaient été les siennes ; une fois à la retraite elle entama des activités politiques, et en 1989 elle présenta une liste aux municipales contre Bernard Leduc mais sans succès. Elle anima, de 1984 à 1989, un journal d’opposition intitulé Sérifontaine Informations dans lequel il y avait, sur les pages 4, de nombreuses évocations historiques. Je ne l'ai jamais rencontrée, mais je lui ai fait plusieurs emprunts !

Commentaires

1. Le dimanche, mai 16 2021, 14:27 par D.Boucherot

Geneviève Tournade née Carpentier, encore un membre de ma famille, était directrice d'école et première adjointe à la mairie de Crépy-en-Valois et effectivement elle est revenue à Sérifontaine une fois à la retraite. Quant-à "Sérifontaine Informations", je possède l'intégralité de cette publication.
Un petit souvenir personnel, pendant 4 ans, j'ai attendu le car qui m'emmenait au Collège à Gournay-en-Bray devant le monument aux morts des guerres de 1870, ..
Cordialement

2. Le dimanche, mai 23 2021, 09:36 par Jean-Michel GUILLOT

Beau sujet de réflexion sur le Temps qui passe, sur ce qui motive l'existence des contemporains/acteurs d'une période donnée, plus ou moins vite oubliée par les générations qui suivent, elles-mêmes focalisées sur leurs intérêts divers présents.
Effectivement, les querelles, les différents, les amours les passions d'hier ... et celles d'aujourd'hui seront "poussières" aujourd'hui et demain .. c'est ainsi.
Qu'en tirer comme leçon ? Que nous ne sommes que de passage, c'est certain, et que pour cette raison, il faudrait peut-être se concentrer beaucoup plus sur le "tous pour tous/tous pour un" .. mais j'ai bien peur que les leçons du passé n'aient été comprises que par leurs acteurs, et parfois j'en doute.... !!

Encore une fois, merci pour votre intérêt concernant l'Histoire, Monsieur FAVIER.

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