La séquence s'ouvre sur Madame Musnier apportant une petite gerbe. Un plan presqu'intime, le seul peut-être qui ait été tourné par Victor Musnier lui-même.

Un maire heureuxPuis on voit celui-ci sortir de sa maison (le Chalet du Champ Mauger) manifestement ravi de son écharpe. Son sourire s'adressse peut-être à son épouse.

La suite de ce court enregistrement (la pellicule argentique coûtait une fortune !) qu'il faut visionner plusieurs fois, ou en faisant des arrêts sur image pour tenter d'identifier quelques éléments, montre d'abord la fanfare précédant le Conseil Municipal (sortant de la Mairie?) puis le défilé consitué d'un petit détachement de militaires que suivent des civils assez martiaux qui sont évidemment des anciens combattants.

Qui était Victor Musnier, ce Maire de quelques mois qui a laissé peu de traces dans la mémoire collective alors que sa famille s'est durablement implantée chez nous ?

Avoué au Tribunal de la Seine, Victor Musnier avait acquis des fermes à Sérifontaine en 1934, à un moment de crise où ceux qui le pouvaient firent de bonnes affaires. Il avait alors 40 ans et sans doute le projet d'un établissement en résidence de fin de semaine et relai de chasse dans cette patrie d'adoption. Il confia les terres de Champignolles en fermage en 1936 à Gaston Thibaut, un exploitant venu des Flandres françaises, et celles de Champ-Mauger à Alexandre Barbier, le futur résistant.

En mai 1935 eurent lieu des élections municipales, qui furent au niveau national généralement favorables à la gauche. Musnier s'y présenta et il compta parmi les 8 élus de droite (avec MM. Deverny, Grandin, Bossu, Canthelou, Carpentier, Dumouchel et Montailler ) face à ... 7 élus de gauche, MM. Boyer, Sénéchal, Fournier, Aubry, Fleury, Auzanneau et Charles Renard, qualifiés de communistes « indépendants », ce qui signifie sans doute qu'ils étaient opposés à la ligne stalinienne du PCF.

Bon nombre d'entre eux doivent figurer bien fugitivement dans le petit film, juste derrière Musnier.

Les prétendants furent-ils difficiles à départager ? Les élections pour le poste de Maire n’eurent lieu que le 30 novembre 1935, et Musnier l’emporta par 8 voix contre 7 à Pierre-Eugène Boyer, maire sortant (élu pour la première fois en 1919 et réélu en 1924 et 1930). Pourtant ce "tombeur" parisien de la gauche locale ne devait pas rester maire longtemps.

PE. Boyer / A. BarbierQuant à P.-E. Boyer, on sait qu'il reprendra son fauteuil de Maire en 1945, puis de 1953 à sa mort en 1966. Un record marquant pour notre Commune. Je pense pouvoir reconnaître sans trop de risque de me tromper Pierre Eugène Boyer dans l'homme de grande taille portant chapeau mou (seconde 25) ; Alexandre Barbier pourrait être l'homme au petit nœud papillon et sans chapeau (seconde 28).

A la fin de juillet 1936 un Conseil Municipal est convoqué sur un ordre du jour assez bref : élection du Maire (ce qui laisse penser que Musnier a démissionné) et adduction d’eau. L’élection a lieu le dimanche 2 août 1936, sous la présidence d’un doyen d’âge.

Un élu qui refuse un mandat, c'est rare...Au premier tour de scrutin, il y a cependant 7 bulletins pour Musnier, 6 pour Charles Renard et 2 blancs, mais Musnier n’accepte pas son élection et par 14 voix et un blanc, c’est Renard qui est élu Maire au second tour.

C'est ce calendrier qui me permet de dater ce petit film du 14 juillet 1936, qui serait "l'apothéose" de Musnier. Celui-ci va rester conseiller municipal encore plusieurs années, ce qui conduit à penser qu'il ne se désintéressait pas de Sérifontaine. Alors pourquoi refusa-t-il d'être maire ? Je vois deux raisons possibles, mais ce sont de pures conjectures :

  • la mention de l'adduction d'eau laisse penser que, pour faire monter l'eau à Champ-Mauger et Champignolles, il a pu se sentir en position délicate. L'affaire n'était pas simple, et fit l'objet de débat jusqu'en pleine déroute militaire. Plus simplement, le mandat a pu aussi se révéler bien lourd pour un homme occupé par ailleurs ;
  • mais la victoire du Front Populaire en fin mai 1936 a aussi pu provoquer des tensions chez cet homme de droite, ou lui imposer des obligations qu'il ne supportait plus.

De nouveau, ce sont des hypothèses...

Venons-en au défilé

militairesIl montre bien le poids de la chose militaire dans l'esprit du temps. Et ce poids est aussi politique, qu'il s'agisse de celui de l'armée ou de celui des anciens combattants.

Car la droite à Sérifontaine, c'est aussi la famille Pallu, autrement dit la sœur du communiste indépendant Boyer !

L'Union Nationale des Combattants était née en 1918 à l’inspiration d’un aumônier catholique des tranchées, le père Brottier, avec l’accord d’un vieux radical, Georges Clémenceau. Une section lcale avait été constituée à Sérifontaine en mars 1920. Elle était présidée par le colonel, puis général Pallu, et son bureau était formé de MM. Dumontier, Valon, Duval et Lefèvre. Au niveau départemental, on observa, à compter de 1928 une politisation très nettement marquée à droite de ce mouvement. Ceci pèsera dans les années de guerre.

La Fanfare

Enfin ce petit film nous donne l'occasion de voir passer la célèbre Fanfare de Sérifontaine, si ce n'est, hélas, la chance de l'entendre puisque le film original était évidemment muet. La première fanfare fut celle de l’Usine Saint-Victor, créée en 1878, et qui orne la couverture de mon livre "Sérifontaine, une commune au bord de l'Epte".

la fanfareLa seconde, créée en 1895 et dirigée par Désiré Dubus, fut la Fanfare Libre de Sérifontaine, qui présidait à tous les défilés, processions ou manifestations municipales. Elle comptait 26 membres. La Philharmonique, comme on l’appellera ensuite, rehaussait aussi les soirées théâtrales organisées par les habitants. On la voit sur cette photo vers 1926- 1928.

la Fanfare Libre à la fin des années 20

Chapeau !

Il y aurait, pour finir, une étude à faire sur les couvre-chefs des messieurs (la présence des dames étant limitée au plan initial, mais sans doute constituaient-elles le gros de l'assistance ?) lors de ce jour de fête :

  • quelques (vieux) messieurs chics arborent encore des chapeaux de type melon, qui leur donnent des allures de personnages de Tintin, surtout que cela s'assortit souvent à une barbichette dont la mode devait être finissante !
  • le canotier paraît être le roi de la fête. Sans doute est-il la coiffure bourgeoise élégante. De droite ?
  • plus décontracté, le chapeau de feutre mou, qui règnera en maître après la guerre, est peut-être jugé un peu moderne. De gauche ?
  • et puis, fort classiquement, suivent les casquettes ouvrières...

La journée n'était pas finie... "à suivre!" !