Après une visite de l'exposition, nous ne regarderons plus de la même façon ce paysage, le plus connu pourtant de tous les Sérifontainois : la route de Gisors.

la route vers Gisors

La maison de briques, du côté de Gisors, si souvent en vente au cours des années, la voici peinte sous la neige (en venant de Sérifontaine). Où est-elle ? Je l'ignore. Dans une collection particulière. Certaines toiles sont venues d'Amérique ou d'Australie, autant de petits regards sur l'Epte, de petits bouts de Vexin. Sans doute cette toile vaut-elle aujourd'hui bien pus que la maison elle-même. Vertige !

Pissarro, durant ses années en bord de l'Epte, a porté un regard d'artiste sur un paysage particulier, intimement connu et aimé.

Ce paysage, nous le reconnaissons, bien sûr, au premier coup d'oeil. Et pourtant, au second coup d'oeil nous voyons qu'il a changé. Des pavillons ont poussé et le rideau d'arbre qui marque la frontière ténue avec la Normandie s'est épaissi.

Je saisis l'occasion, ayant visité l'exposition avec ma fille Marie, architecte paysagère, pour annoncer qu'elle avait succombé elle-aussi à la tentation littéraire en lançant son propre blog "Paysage Choisi". Eragny et l'Epte fournissent la matière au premier article publié. J'y renvoie mes lecteurs qui y trouveront des remarques pertinentes.

le blog de Marie Favier

Les jardins et les prés de Pissarro sont sans doute esthétisés. Pour autant il serait faux d'y voir une sorte de complaisance pour les goûts supposés d'acheteurs parisiens. Les marchands ne cachaient pas à l'artiste, à l'occasion, certaines réserves. Ainsi Pissarro écrivait, au sujet du marchand Durand-Ruel, le Paysage avec vaches il n'aime pas du tout, il dit que c'est trop jaune, que la nature n'est pas aussi exagérée, bref il n'y voit pas de poésie (...) les Moutons : le paysage n'est pas assez Mode. Inversement le critique Octave Mirbeau jugeait que peu de paysagsites ont, comme lui, le sentiment juste, sain et superbe, des choses agrestes. il rend l'odeur, à la fois reposante et puissante de la terre.

fenaisonLes peintures de Pissarro ne sont pas un reportage photographique, et moins encore une enquête sur les gens et les métiers d'alors, même si le nom de ses oeuvres semblent faire comme un inventaire des métiers : sarcleuses, glaneuses, gerbeuses, faneuses, bergères, laveuses, moissonneuses. Mais ce ne sont que les métiers qui déjà disparaissaient, pas forcément ceux qu'eût noté un journaliste ou un statisticien.

Dans ses toiles on trouve bien moins d'hommes que de femmes et rarement plus de deux personnages. C'est une nature qui n'est ni vierge ni habitée, un travail qui paraît toujours minuscule par rapport à l'espace.

Après-midi de printemps, temps gris, Éragny

Il y a des convictions politiques dans sa peinture, sur lesquelles le catalogue de l'exposition est assez complet. Pissarro pense que le peintre est dans l'humanité, que lui aussi travaille pour les hommes. Avec Millet, il est sans doute le seul peintre du temps à avoir réellement vécu à la campagne.

Mais Pissarro est anarchiste. Cela ne le fait pas forcément bien voir des gens du coin. Cela lui rend aussi, sans doute, pénible ce qu'il peut pressentir : que l'industrie qui avance dans nos campagnes y provoquera aussi une industrialisation, une modification en profondeur de la société villageoise. Pissarro peignait des usines à Pontoise. A Eragny, il ne semble intéressé ni par les silos de la "Laiterie des Prairies de la Grande Ferme d’Eragny" (M. Chéron), ni par la distillerie de betteraves de M. Allez, ni par le site de Droittecourt, qui appartient encore à la Vielle Montagne (laminerie) quand il s'installe, puis qui accueille les pianos de Kriegelstein en 1897. Tout juste exercera-t-il son pinceau sur la briqueterie de M. Delafolie, dont il peint plusieurs fois la maison. La cheminée disparue de l'usine Saint-Charles ne semble pas l'avoir inspiré davantage. A vrai dire, comme s'il était gêné d'être propriétaire, il ne peindra que rarissimement sa propre maison !

la maison de Pissarro

l'atelier

Et comme sa fenêtre est tournée vers Thierceville et Bazincourt, Sérifontaine ne sera (à ma connaissance) présente sur aucune toile, fût-ce à l'état de cheminée à l'horizon. Est-il même venu jusque chez nous ? Je n'en sais rien. Il n'aurait probablement guère été attiré par les maisons ouvrières de Droittecourt (les a-t-il vues en construction?) ou par la cité Sainte-Marie, avec ses habitats ouvriers tirés au cordeau (mais elle date d'une décennie après sa mort) et moins encore par l'usine qui vient de rouvrir après un krach retentissant sous l'égide de la nouvelle Compagnie Française des Métaux et emploie alors près de 500 ouvriers, certains venant sans doute d'Eragny.

On trouve cependant le nom de Sérifontaine dans ses carnets : il semble avoir recruté un modèle parmi les ouvriers. C’est tout. Je me suis demandé pour quelle oeuvre un sérifontainois avait pu poser, et passer, qui sait, à une sorte d'anonyme gloire posthume. Nulle réponse. Il est possible que cela soit pour l'une des magnifiques gravures qui composent l'ensemble intitulé Turpitudes sociales (elles datent de quelques années après l'installation à Eragny) .

Turpitudes 1890

Il faut toutefois savoir que son 5ème enfant, Ludovic-Rodolphe (également peintre et anarchiste) sera brièvement ouvrier-fondeur dans l'usiane Saint-Victor en 1895

Il reste un point de détail troublant à mes yeux : nul ne semble bien savoir (ni même se soucier de savoir) où se sont passées les vingt dernières années de l'artiste, où ont été peints ces chefs d'oeuvre.

L'ouvrage de Georges LecomteEn 1922 (le découpage départemental n'a pas changé) Georges Lecomte, dans l'ouvrage qu'il consacre au peintre, parle pour Eragny de ce coin de Normandie et poursuit drôlement "le nom de ce village - qui probablement n'apprécie pas encore cet honneur - est inséparable de celui de l'art français, comme Giverny est désormais inséparable de la gloire de Claude Monet". Il est vrai qu'Eragny, qui a donné le nom de l'intrus de génie à sa rue principale, ne se met pas plus en frais que cela.

Inversement, le probablement laisse penser que Georges Lecomte ne s'est pas donné la peine de prendre le train. En vérité les innombrables guides décrivant dans ces années là Gisors et sa région pour les explorateurs du dimanche ne mentionnent guère ni Pissarro ni Eragny.

L'exposition du Luxembourg a fait appel à deux grands spécialistes de l’artiste, Richard Brettell et Joachim Pissarro (son arrière petit-fils) pour assurer le commissariat de l'exposition. De nombreux descendants du peintre ont été mis à contribution. Malheureusement on a préféré mettre au mur les propos de Georges Lecomte qu'une carte de la région ou une photographie du village.

catalogueEt dans le catalogue on ne trouve qu'une indication : on est en Normandie. Le village normand d'Eragny, tels sont les premiers mots de l'introduction du catalogue, sous la plume de la présidente de la Réunion des Musées Nationaux, Madame Sylvie Hubac, conseillère d'Etat et récemment encore directrice du cabinet du Président Hollande (grand spécialiste de la géographie régionale, comme chacun sait).

Est-ce parce que les coteaux de Thierceville ou le clocher de Bazincourt sont normands qu'Eragny est réputé l'être ? Je songe soudain à ce préfet pompeux et creux qui m'écrivait que l'Epte était une frontière naturelle.

Non : Eragny est devenue normande parce que les critiques d'art l'imaginent spontanément comme une sorte de colonie de Giverny, qui du coup se retrouve situé à quelques kilomètres seulement. A vrai dire, seule l'amitié de Monet et Pissarro, et le cours de l'eau (l'Epte se jette dans la Seine juste après Giverny) unissent les deux villages qu'aucune route directe ou chemin de fer ne réunit.

Quant à l'excellent Frank Ferrand, qui a consacré une heure et demie (le 13 mars dernier) à Pissarro sur Europe 1, il s'est lancé dans une description du jardin et des prés aux bords de l'Oise, confondant manifestement les deux communes homonymes, comme si Pissarro n'avait pu s'épanouir, pour le coup, qu'à proximité d'Auvers-sur-Oise où Van Gogh venait de mourir. Il a fallu que (merveille de la communication moderne ! ) je le twitte en cours d'émission pour qu'il rectifie le tir quelques minutes plus tard, avec d'ailleurs beaucoup d'esprit, mais en présentant ses excuses à "l'Office du tourisme d'Eragny-sur-Epte". Ceci en dit long sur l'idée qu'on peut se faire des choses, à 80 kilomètres de distance. J'ai regardé sur le site de la Communauté de communes du Vexin-Thelle : Pissarro est bien mentionné sur la page "Patrimoine", mais de l'exposition en cours, pas un mot.

deux mondes

Du Luxembourg au bord de l'Epte, de Paris au Vexin, comment deux mondes si proches sont-ils pourtant si lointains ?

Pour aller plus loin :