Prescrit par la 8ème ordonnance allemande datée du 29 mai 1942 et publiée le 1er juin, le port par les juifs de l'étoile jaune ne marque pas le début des persécutions, mais il les étale au grand jour notamment dans les rues des villes. Les archives policières permettent de faire l'histoire des rares protestations. L'une d'elles fut le fait d'une personne native de Sérifontaine. J'ai voulu en savoir davantage, non sur l'affaire, déjà étudiée par les historiens, mais sur cette personne.

Le 7 juin 1942, vers 16 heures, au carrefour Strasbourg-Saint-Denis à Paris, une sténodactylo nommée Jenny Wion se fait arrêter comme d'autres protestataires qui arboraient des étoiles jaunes fantaisistes comme le dit la police, pour protester contre celles que l’on imposait aux juifs. Presque tous ont moins de 25 ans, sont ouvriers ou étudiants, et une majorité sont des femmes.

Jenny est avec une amie, Denise Recouvrot (native d’Anthony). Leurs étoiles arborent les mots « Jenny » et « Dany ». On les leur retire au commissariat de la porte Saint-Martin.

Voici le point de départ de mon enquête, ce que j'ai trouvé dans le livre de Maurice Rajsfus, Opération Etoile jaune, publié aux Editions du Cherche-Midi en 2012. On trouvait la même information dans le livre plus ancien de Serge Klarsfeld, l'Etoile des Juifs, publié en 1992. Jenny est également présente sur plusieurs pages Internet qui estropient son nom, comme le firent d'ailleurs les autorités : ce qui lui rendit peut-être service à l'époque ne rend évidemment pas service à l'historien !

Les livres qui évoquent celles et ceux qui commirent ce geste de résistance muette ne donnent aucun renseignement sur Jenny. J'ai dû fouiller, retrouver sa famille et entrer en relation avec elle.

livres sur l'étoile jaune

Résistance minuscule, dira-t-on, que celle de Jenny, témoignage presqu'inutile, un peu insensé ? Ou cri d'une conscience désarmée mais indomptée ? Notons d'abord qu'il y eut certes en France d'autres protestations plus solennelles. Je n'en citerai qu'une, à méditer à tous égards : le curé de Montbéliard, lors de la messe de minuit de 1942, en présence d'Allemands en uniforme, fit porter en procession un enfant Jésus à l'étoile jaune jusqu'à sa crèche, où Joseph et Marie portaient aussi l'étoile.

La réprobation d'une partie de l'opinion ne fait pas de doute. Un inspecteur des RG note que « l’application de l’ordonnance prescrivant aux israélites le port de l’étoile jaune (…) n’en a pas moins heurté les sentiments de bon nombre de parisiens qui ne voient pas dans cette mesure une nécessité d’intérêt national ». On pourra lire ici une étude savante, très intéressante, sur les réactions des parisiens, juifs et non juifs.

Il y a donc, pour surveiller que les juifs portent leur étoile, un déploiement important de la police française. Mais les Allemands ont aussi expressément prévu l’arrestation de ceux qui tourneraient la chose en ridicule. Sur la seule ville de Paris, il y eut à ce titre 2 arrestations le 6 juin, 16 arrestations le 7, 35 en tout jusqu’au 10. Les historiens estiment que le nombre de gens ayant porté des étoiles de protestation doit être de l’ordre de plusieurs centaines.

Revenons à Jenny. Qui était cette petite héroïne ?

Jenny vers la fin de la guerreElle était née à Sérifontaine le 29 avril 1921 et s’appelait Jenny Micheline Angèle Dheilly. Elle était la fille d’un ouvrier fondeur de l’usine, Albert Augustin Dheilly, et de son épouse Antoinette Geneviève Georgine Claquesin. Ils s’étaient mariés à Sérifontaine un an plus tôt. Son étrange prénom d'assonance américaine, Jenny le devrait, d'après la mémoire familiale, à une figure d'un roman qui avait plu à sa mère. J'imagine que cela vient de la saga Jalna de Mazo de la Roche.

Son père était né en 1896 à Dampierre (Seine Inférieure), dans un hameau. L'un des oncles de Jenny travaillait dans la fromagerie à Ferrières. Les propres parents d'Albert s'étaient mariés en 1890 à Hodeng-Hodenger, mais plus tard la famille paternelle de Jenny s'était installée à Sérifontaine, où la grand’mère, née Elisa Danjou, journalière, vivait veuve en 1920.

Albert Dheilly en 1987Albert Dheilly vécut fort longtemps, fit de nombreux petits métiers et attendit 60 ans la médaille que lui avait valu sa bonne conduite au front et une blessure en mars 1918 près de Montdidier. Mais il eut la fierté de recevoir la Légion d'Honneur un an avant son décès.

Quant à la mère de Jenny, Antoinette Claquesin, elle était née en 1898 à Sérifontaine, fille d'un ouvrier de l'usine. Sa grand’mère maternelle, également veuve et journalière, vivait toujours en 1920 à Sérifontaine.

Achevons le portrait de la famille de Jenny en notant que les deux personnes qui signent comme témoins à sa naissance sont ouvriers d’usine. Voici qui dessine le contour d’une famille sérifontainoise, avec ses valeurs ouvrières mais aussi ses racines rurales dans le Bray tout proche.

ouvirers

Jenny a quitté Sérifontaine dans sa toute petite enfance. La fiche matricule d'Albert Dheilly, indique qu'il résidait à Vitry-sur-Seine au début mai 1921. Peut-être Jenny a-t-elle en réalité vu le jour chez ses grands-parents. La famille est installée à Sartrouville en 1928, d'abord au 92 rue de la Paix, puis au 90 de la même rue quelques mois avant le mariage de Jenny. Pour autant ses parents n'ont jamais rompu avec Sérifontaine, où des parents demeurent, ni avec leur région d'origine : Albert et Antoinette reviendront s'installer à Saint-Germer de Fly quand Albert prendra sa retraite. Tous deux mourront dans la région au cours des années 80 et reposent au cimetière de Saint-Germer.

Jenny et Georges Wion, 1938En 1938, Albert est électricien, Antoinette est entoileuse.

Le 3 décembre de cette année-là, Jenny qui n'a pas 18 ans (et pas de profession) se marie à Sartrouville avec Georges Marceau François Wion. Il est né en 1919 à Saint-Germain en Laye et son patronyme est présent dans la Seine-et-Oise depuis la fin de l’ancien régime. Son père est décédé, sa mère est infirmière, lui-même est boucher chez Olida. Les témoins de mariage sont un scieur et un chaudronnier : Jenny vit donc encore dans un milieu encore très ouvrier.

Jenny au travailAprès le mariage, elle se met au travail. Son premier emploi est un poste de secrétaire à Paris, rue de Miromesnil, à l'Association des Maires du Nord et du Pas de Calais.

Avec un père ouvrier et un grand père agriculteur, voici donc les trois secteurs classiques (agriculture, industrie, services) placés dans l'ordre chronologique en trois générations seulement. On doit retrouver cela dans bien des familles sérifontainoises...

Jenny est enceinte. Elle accouche neuf mois jour pour jour après son mariage. Puis elle entre chez Olida, à Epinay-sur-Seine, où travaille déjà Georges.

Olida à Epinay sur Seine

Mais la guerre va les séparer.

Le Palais de la FemmesUn détail a attiré mon attention. Sur la fiche de police de juin 1942, "Jenny" et "Dany" ont la même adresse, au 94 rue de Charonne. C'est le Palais de la Femme, une curiosité architecturale parisienne dont l'Armée du Salut a fait, depuis 1926, le plus grand foyer féminin d'Europe, avec à l'époque 750 chambres. Ce n'est pas a priori une résidence pour femme mariée depuis moins de 4 ans et mère d'un petit garçon né trois jours avant la déclaration de guerre.

J'ai donc recherché Georges Wion, matricule 7933 - classe 39, et trouvé qu'il a été fait prisonnier dans le Nord. Il est allé en Stalag, à Moosburg, au nord de Munich, soit à plus de 850 kilomètres. Ensuite, m'a dit sa petite-fille, il est resté en Allemagne dans le cadre du STO, dans une ferme tenue par une femme seule.

Au Palais de la Femme, Jenny tôt mariée et tôt seule, fait l'expérience d'une seconde adolescence, tandis que son fils est gardé par les grands-parents. Elle y noue un lien privilégié avec Denise (célibataire) qui devient probablement "Dany" par amitié pour elle.

Amies des JuifsUn document (de la police française) sur lequel le nom de Jenny est mal orthographié montre que les deux amies ont été, en juin 42, internées avec d'autres et pour le même motif à la Caserne des Tourelles boulevard Mortier où elles vont rester environ un mois.

Aux Tourelles, elle a rencontré une autre "Amie des Juifs", une femme étonnante : Marie Bordat qui se fait appeler Anne Lemeunier, du nom de son mari. Née en 1884, elle a été infirmière durant la grande guerre. Sur son étoile jaune, elle avait brodé une croix.

Au début de juillet, on les informe de ce qu'elles vont être transférées à Drancy. Puis elles sont affublées d'un calicot portant en grosses lettres la mentions AMIE DES JUIFS et d'une étoile jaune réglementaire. Le 13 août Jenny et d'autres sont enfin transférés à Drancy, d'où finalement on les relâche le 31, sans que l'on sache très bien pourquoi. Au dernier moment le gendarme (français) exige qu'on lui restitue ses étoiles jaunes, que certains détenus entendaient conserver.

La 1er septembre 1942, Jenny est de retour chez Olida, mais quelque chose a dû changer dans sa vie. Est-elle surveillée ? L'événement l'a-t-elle fait basculer dans la résistance ? Sa famille pense qu'elle a aidé des juifs. En tout cas on sait par un document de reconstitution de droits à la retraite qu'à compter du 15 mars 1943 elle est de nouveau éloignée pour "faits de guerre". Elle aurait été en Allemagne. Sans doute a-t-elle été arrêtée, ou déportée du travail. Sa famille parle d'une usine d'armement, à laquelle elle semble avoir pu échapper, pour une raison ou une autre, car elle est de retour en France le 15 avril, comme secrétaire chez les "Gueules cassées" de Seine-et-Marne.

La guerre a été une période trouble également pour la vie des familles. Georges tarde à rentrer et la reconstitution de la famille ne sera pas chose aisée, mais Jenny et Georges auront néanmoins deux petites filles après la guerre.

Georgse retourne chez Olida, puis devient gardien de la Paix. Il meurt en 1969.

Jenny travaille pour une Mairie, puis chez Kleber-Colombes, enfin durant des années dans l'Assurance. Elle finira sa carrière comme comptable chez Pif-Gadget. Elle n'a jamais reçu de décoration, juste une mention furtive, de-ci de-là, quand sont évoqués les Amis des Juifs.

Un documentaire de 2007Il est difficile de cerner vraiment son geste à partir d'une étude statistique sur les 45 noms cités dans le livre de Cédric Gruat Amis des Juifs qui a aussi inspiré un film documentaire. Une très large majorité de jeunes (nés dans les années 20), une majorité de femmes (24) ce qui doit aussi s'apprécier en tenant compte de l'absence de prisonniers de guerre et de travailleurs retenus en Allemagne.

On trouve surtout beaucoup d'étudiants ou de jeunes intellectuels. Ce sont eux qui plus tard livreront leur témoignage, notamment la toute jeune Françoise Siefridt, élève en classe préparatoire littéraire au lycée Fénelon, qui étudie sa grammaire grecque même quand elle est internée. Classiquement, donc, ce sont à eux que les historiens semblent le plus porter attention.

Francoise SiefridtJenny, qui est dactylo, appartient au groupe des détenus qui sont employée de bureau, ouvrier, électricien, tourneur ou femme de ménage. Ils laisseront moins de traces écrites.

En juin 1942, le geste de Jenny peut-il s'expliquer par une forme de résistance théorisée, gaulliste, communiste ou chrétienne? La réponse n'est pas évidente. Pour sa petite-fille, Jenny a toujours été communiste, et incroyante. Mais la photo prise pendant la guerre est celle d'une jeune femme portant une grande croix... Sa mère, Antoinette, est très croyante et pratiquante. A quelle date Jenny, qui avait suivi le catéchisme, a-t-elle rompu avec la foi ? N'a-t-elle porté ce bijou qu'à l'occasion de quelque fête de famille, par convenance ? Quand a-t-elle décidé de se définir comme communiste ?

Communiste ou pas au moment de la guerre, Jenny a un point commun avec la chrétienne Françoise Siefridt : toutes deux vivent en foyer, et toutes deux sont arrêtées en compagnie d'une amie du foyer. Dans le cas de Françoise, on sait qu'il s'agit du foyer lycéen de la rue de Tolbiac. Or dans ce foyer l'initiative est venue des communistes, ce qui n'a pas empêché des chrétiennes pratiquantes de s'en emparer.

On prie d'ailleurs beaucoup aux Tourelles. Des non-pratiquantes auraient assisté à la messe pour bien signifier qu'elles n'étaient pas juives et que leur geste ne s'expliquait que par la solidarité. On ne sait si Jenny (plus tard fort anti-cléricale) participa à ce genre de manifestation.

Bien difficilie, des décennies plus tard et hors contexte de percer ce qui pouvait animer de jeunes âmes révoltées dans des temps si différents des nôtres... Quand Jenny Wion meurt dans le Gard, dans les premiers jours de 2008, elle souffre depuis un certain temps de la maladie d'Alzheimer et ne peut plus répondre aux questions que sa petite fille voudrait enfin lui poser, elle à qui l'on a si longtemps dit "moins tu en sauras mieux ça vaudra".

Il reste enfin une chose qu'il paraît presque impossible de dire aujourd'hui : qu'il y ait eu une part d'humour bravache dans ce port de l'étoile. Les inscriptions fantaisistes ("Zazou" ou "Auvergnat" notamment) le laissent néanmoins penser. C'est un allemand, Ernst Jünger, qui l'écrit dans une lettre privée : « Ce sont des êtres qui ne savent pas encore que les temps de la discussion sont passés. Ils supposent que l’adversaire a le sens de l’humour ».

Jenny était une personnalité entière, libre à tous égards, ne supportant ni la contrainte ni l'injustice. Cela a probablement suffi à lui inspirer l'acte dont j'ai tenté de reconstituer l'histoire. Comme le dit sa petite-fille, Jenny "ne rentrait pas dans le moule".

Jenny Wion après guerreEn tout cas, des liens de solidarité se sont créés à ce moment et plusieurs "amies des juifs" restèrent proches de la résistance, et d’amis juifs. Cela semble avoir été le cas de Jenny.

Denise Recouvrot, elle, a dû s'engager activement dans la Résistance, car ses états de service ont été homologuées après guerre officiellement au titre des FFC (les Forces françaises combattantes correspondant aux agents des réseaux de renseignement, d’action et d’évasion). Peut-être était-elle plus politisée que Jenny, et a-t-elle exercé une influence sur celle-ci ? Il semble que Jenny et Denise restèrent longtemps en relation.

Autre signe d'un maintien des liens noués aux Tourelles : Jenny donna à sa fille née après-guerre les prénoms de son amie Lemeunier, Anne-Marie.

Jenny et JennyJe remercie vivement la petite fille de Jenny Wion des renseignements et des photographies qu'elle m'a fournis. Il ne m'a pas été trop difficile de la retrouver : elle aussi porte le prénom de Jenny, dont elle m'a aidé à faire briller l'étoile une seconde fois.