78 - Un maire « oublié » ?

Germaine G. née Hérault a aujourd’hui 83 ans. Lectrice de ce blog, elle m’a contacté au sujet de son grand-père. Avec émotion j’ai découvert qu’elle était arrivée à Levallois pour y être institutrice, comme on disait encore alors, l’année même où moi j’entrais à la petite école ! Elle y a travaillé jusqu’en 1993, alors que je vivais à 5 minutes de son école. Nous avons pu nous croiser dans la rue… Cela mesure l’imbécilité profonde de tout ce qu’on a entendu depuis deux mois sur les « parisiens » et les « gens de chez nous ». Passons.

Monsieur le Maire.jpg, mai 2020Au début de ce siècle, elle et son frère (disparu en 2012) avaient trouvé en ligne une liste de maires de Sérifontaine sur laquelle leur grand-père, Isidore Hérault, maire de 1947 à 1953, ne figurait pas.

Ils s'étaient rendus à la mairie et là aussi, ils avaient vu que son nom n’avait pas non plus été gravé sur la plaque de marbre rouge qui se trouvait sur le mur de droite dans le hall, en face du secrétariat.

Confinée dans son appartement en région parisienne durant la pandémie, ma lectrice a trié et rangé depuis des semaines des papiers anciens de sa famille, sur l'exode, sur la captivité de son père et sur mille détails de la vie de Sérifontaine. Elle m’a aidé à retracer quelques vies, et à proposer une ou deux réponses à des questions qui restent ouvertes.

Isidore Louis Eugène Hérault est né le 4 mai 1877 à Sérifontaine, fils d’Isidore Élie, ouvrier d’usine de 28 ans et d’Euphrasine Célina Decaux, son épouse de 26 ans ; il était le deuxième d’une fratrie de 6 enfants (3 garçons et 3 filles). Dans le pays, tout le monde l'appelait « Eugène ». Son nom de famille s'écrit bien Hérault, même si de nombreux autres Héraux existent à Sérifontaine, et que de part et d'autre on estime être cousins. Et on l'était bel et bien , car au sein même la fratrie, sur les six enfants, certains avaient été inscrits sous une forme, d'autres sous l'autre forme. Quant à l'ancêtre, Isidore-Élie, il apparait commet « Héraux » sur son propre acte de naissance mais signait « Hérault » au moment du mariage de son fils, en 1904.Et enfin, pour le premier ancêtre connu, il s'appelait Louis-Nicolas Hereau, né en 1758 et il était berger.

Pendant son service militaire dans l’infanterie, Isidore-Eugène avait obtenu en 1900 le grade de Caporal. Il était alors ouvrier d’usine à Sérifontaine.

Isidore et Louise.jpg, mai 2020 Le 22 octobre 1904, toujours ouvrier d’usine, il épousait Louise Marie Fleury, une jeune Sérifontainoise née le 15 janvier 1885, fille d’Alexandre Louis Fleury, ouvrier de l’usine lui-aussi et de Clarisse Bizet.

Isidore pratiquait à la Société de Gymnastique de Sérifontaine où il était moniteur. Il dut cesser vers 1911 car durant plusieurs mois, contaminé par la tuberculose, il était obligé de se soigner. En outre, en février 1912, le couple perdit à 6 mois leur fille première née, Marcelle.

A la naissance de son fils Eugène-Henri-Léon, en août 1913, Isidore-Eugène se portait mieux et il était passé contremaître. Le couple vivait alors rue Sainte-Paule. Pour le distinguer de son père, Eugène fils est surnommé « Gégène ».

Au début des années 20 (sans doute en 1922) les époux Rodary cédèrent leur fonds de commerce de débitant de boissons, épicerie, mercerie, rouennerie, faïences, chaussures papeterie, bonneterie. Comme le dit ma correspondante « c’était vraiment l’épicerie d’antan ! ». Ses grands-parents firent l’acquisition de ce commerce, face à l’église, à l’angle de la rue Jean Boyer et de la rue du Moulin pour en faire un « Café- Épicerie-Mercerie », qui vendait aussi du tabac. Ils firent écrire sur les deux vitres au-dessus de l’entrée : Hérault Fleury.

Leur fils Eugène Hérault ( Gégène) se maria en 1935 avec Germaine Bruxaux, née en 1917 à Monneville. Ils vécurent d’abord quelques mois chez les parents, puis en 1937 ils reprirent le commerce des parents. On voit ici deux clichés pris sans doute le même jour.

le café.jpg, mai 2020

En août 1937, Isidore reçut la Médaille d’Honneur de Bronze pour service rendu aux Sports et à l’Éducation Physique. Germaine détient toujours le diplôme, signé par Léo Lagrange alors sous-secrétaire d’état aux Sports, Loisirs et Éducation Physique.

Et la guerre arriva, comme chantait Brel. Eugène Hérault fils partit en septembre 1939. Le 8 juin 1940, la famille abandonna maison et magasin. Au retour de l’exode, à mi-août, Madame Hérault dut hélas faire dresser par le maire, Monsieur Renard, un constat sur les vols et sur l’état de son domicile et du magasin qu’elle venait de réintégrer.

Durant toute la guerre Isidore et Louise ont de nouveau travaillé avec leur belle-fille et se sont occupés des deux enfants. Isidore avait obtenu un laisser- passer-permanent dès le 19 août 1940 pour auto, bicyclette et chemin de fer.

ravitaillement.jpg, mai 2020

Louise, pendant l'occupation, allait régulièrement avec son vélo et sa remorque à Gournay et à Gisors pour le ravitaillement de son commerce.

Eugène prisonnier.JPG, mai 2020Eugène Hérault fils avait été fait prisonnier par les Allemands, ce que sa famille apprit par une carte du 31 juillet 1940.

Il était sergent et refusa de travailler. De ce fait, il fut interné en juin 1942 dans un camp disciplinaire des sous-officiers réfractaires au travail qui venait d’être créé à Kobierzyn, en Pologne, le stalag 369. Ce camp fut ensuite dispersé en août 1944 vers 4 autres stalags en Allemagne. Celui où Eugène Hérault se trouvait fut libéré par l’armée russe le 28 avril 1945.

En mai 1944, puis pendant la bataille de Normandie et jusqu’à la libération en fin août 1944, pour éviter les bombardements qui pleuvaient sur la ligne de chemin de fer et l’usine, Germaine et ses deux enfants furent accueillis chaleureusement à Champignolles par Gaston Thibaut. Une photographie fut prise en 1945, en souvenir de l'amitié qui était née.

champignolles 1945.jpg, mai 2020

Après l’armistice, les familles qui attendaient un des leurs, prisonnier ou « requis » du STO, se rendaient chaque jour, à la gare. Comme Raymond Hunckler, Pierre Henry, André Héraux, Eugène Hérault finit par retrouver son pays. Sa fille se souvient encore de son retour le 17 mai 1945, de sa descente du train, à la gare de Sérifontaine. Les retrouvailles furent immortalisées par une photographie, sur laquelle on voit aussi (à gauche) l'institutrice, Mademoiselle Voline, ainsi que (premier enfant à gauche) la jeune Germaine Hérault et son petit frère, devant leur mère.

mai 45.JPG, mai 2020

Isidore allait vers ses 70 ans. Le démon de la politique l’avait-il travaillé avant-guerre ? Non, selon sa petite fille. Sont-ce ses activités sportives qui l’amenèrent à la politique ? Ou des tensions nées du temps de guerre ?

Pour comprendre cette « dernière vie » d’Isidore, marquée par la politique, sans doute faut-il s’attarder sur un point des années de guerre. En septembre 1939, M. Laffitte, le pharmacien, était parti en même temps qu’Eugène Hérault. Mais lui parvint à rentrer et put tenir la pharmacie pendant toute la guerre, même lors de l’épidémie de diphtérie qui durant l’hiver 1941 entraîna la mort de plusieurs enfants. Les gens venaient de loin pour consulter le pharmacien de Sérifontaine au sujet d’une rougeole, d’une coqueluche ou de la fièvre aphteuse, sûrs de trouver les médicaments dont ils avaient besoin. Tous les deux ne comptaient pas leur temps, et durant cette triste période ils ont aussi soutenu le moral de la famille Hérault. Germaine Hérault se souvient encore que Madame Laffitte manifestait beaucoup d’affection à son frère et à elle-même.

Donc ce serait par amitié pour son ami et voisin Laffitte qu’Isidore Hérault n’aurait pas osé refuser de faire partie de la liste que le pharmacien constituait pour les élections municipales de 1947. Sauf que le pharmacien, tête de liste, ne fut pas élu maire et que, malgré ses 70 ans, le vieux commerçant se retrouva, lors de la réunion des conseillers municipaux, élu maire de Sérifontaine.

Y a-t-il eu manœuvre ? Peut-être, pour des raisons qui nous échappent aujourd’hui, ni Laffitte ni Valet ne pouvaient espérer une majorité sur leur nom. Hérault aurait alors été choisi comme « maire de transition ». Une hypothèse serait que Laffitte aurait mené la liste au combat (et au combat contre les communistes, pour être clair) mais aurait déjà eu une autre idée en tête.

En effet les Laffitte étaient originaires du Sud-Ouest et commençaient à se lasser du climat du Vexin ! Ils rêvaient depuis longtemps de partir au soleil d’Afrique, en Côte d’Ivoire où vivait déjà la sœur de Madame Laffitte.

Un jour, au tout début des années 50, le pharmacien en a eu enfin l’opportunité et a quitté Sérifontaine. Mais il avait sans doute déjà cela en tête en 1947. Son remplaçant Mr Golendorf, était déjà installé en juin 1951, lorsque Germaine Hérault venant de passer son brevet, il lui proposa de devenir préparatrice. Mais le démon de l’enseignement avait déjà approchée Germaine !

Isidore Hérault resta maire jusqu’en 1953. Sa petite-fille conserve un cahier de 12 pages contenant des brouillons de discours écrits au crayon. Ces textes témoignent d'un temps, celui de l'immédiat après-guerre, où il y avait très souvent une foule importante, la participation de la clique ou de la fanfare de Sérifontaine, des sapeurs-pompiers et aussi des enfants des écoles pour de nombreuses cérémonies. On trouve aussi des perles qui font sourire aujourd'hui : « Mes enfants, remerciez avec moi le père Noël et le comité d’entreprise de l’usine des Métaux de Sérifontaine, pour cette belle œuvre sociale ».

Isidore et Louise vivaient dans la petite maison avec un grand jardin qu’ils possédaient dans le bas de la rue Parmentier. On les voit ici en 1948, avec leur famille, et de nombreux amis dont M. et Mme. Laffitte, M. Stanislas Bucki et son épouse.

juin 1948.jpg, mai 2020

L'ancien Maire est décédé à Sérifontaine le 9 juillet 1955, Louise en 1966, à Gisors. Leur belle-fille, Germaine née Bruxaux est décédée à Sérifontaine en 1959, à 42 ans ; Eugène quitta Sérifontaine peu après, et il mourut au Tréport en 1980. Deux fois par an, Germaine G. née Hérault est fière de voir encore les arbres plantés près de la porte principale, le long du mur du cimetière, sous le mandat de son grand-père.

Reste « l’oubli » sur la plaque de marbre rouge, fixée sur le mur du hall d’entrée de la mairie. Une liste laquelle figurait des noms de maires, depuis 1919, mais où manquait Eugène Hérault ! On n’oublie pas un homme qui a tenu le café tabac pendant des décennies et contribué au succès du club de foot. On décide de l’oublier.

Et c’est un peu ce qui est arrivé. En 2014, quand la liste démocratique d’union ouvrière a perdu la mairie, la presse (et beaucoup de gens) ont dit qu’était tombé un « bastion communiste ». Or cela ne correspond pas à la réalité historique mais plutôt à une sorte de « roman communal ».

Pierre-Eugène Boyer (1882-1966) n’a pas été maire en continu de 1919 à sa mort en janvier 1966, loin de là ! En 1920, premier « accident », la défection de Carbonnier qui passe aux « blocards » de droite provoque la démission de tous le Conseil et de nouvelles élections, dont Boyer sort plutôt conforté. Mais en mai 1935, avec 8 conseillers de droite contre 7, il se fait reprendre la Mairie par un bourgeois parisien, Victor Musnier. Celui-ci, cependant, règne avec une trop courte majorité et, par fatigue ou par calcul, il provoque une nouvelle élection, n’obtient que 7 voix sur 14, refuse et fait élire au second tour… un communiste, Charles Renard, mais flanqué de deux adjoints de l’autre camp.

Ce conseil sans majorité claire va perdurer durant toute la guerre. Les autorités maintiennent Renard en fonction, mais il meurt en février 1941 et le préfet délègue alors Émile Valet, un conseiller municipal qui avait été élu lors d’élections complémentaires en 1939 (du fait des absents et mobilisés ) et faisait office d’adjoint de Renard, quoique n’étant pas du même bord. Émile Valet est resté en fonction jusqu’après la Libération.

En 1944, les communistes ont plutôt le vent en poupe au niveau national. Boyer a-t-il alors repris « sa » mairie drapeau rouge au poing, ou du moins avec une nette majorité ? Non : s’il est, en 1945, enfin élu conseiller général (communiste) du canton du Coudray-Saint-Germer, les choses au niveau municipal semblent moins aisées. Après les municipales, le nouveau Conseil l’élit maire, certes au premier tour, mais avec 8 voix seulement contre 3 au sortant Valet et 2 au pharmacien Laffitte.

Et de nouvelles élections, en 1947, en plein raz-de-marée gaulliste, envoient à la Mairie un Conseil partagé : Boyer perd la Mairie au profit d’Isidore Hérault.

Boyer s’empare de nouveau de la Mairie en 1953 avec une « liste démocratique d’union ouvrière » qu’il y installe, enfin, pour plus d’un demi-siècle. C’est sans doute à ce moment là qu’on a « oublié » Monsieur Hérault.

Qu'est devenu le monument que Germaine G. revoit « en marbre veiné, de couleur rouge foncé, qui avait bien 2 mètres de haut ...» ? A-t-il été cassé lors des travaux du début de notre siècle? Ou bien discrètement mis de côté ? Mais par qui, et où, c'est ce à quoi peut-être un lecteur de ce blog m'apportera la réponse que je n'ai pas trouvée.

Germaine G. se souvient de ce que « la liste commençait en 1919 ou 1920 et allait jusqu'à l'époque de M. Leduc, réélu 5 ou 6 fois ». Peut-être ce monument était-il exclusivement conçu pour ne recenser que des élus communistes ? Dans tous les cas il était destiné à construire l'identité communiste du bourg.

Commentaires

1. Le lundi, mai 18 2020, 08:10 par Jacques BUCKI

Bonjour Jacques
J'espère que tu vas bien. Peut-être pourrais-tu m'éclairer sur un sujet dont en son temps j'ai très peu, trop peu parlé avec mes parents, c'est celui d'une maladie contagieuse qui en octobre novemvre 1947 aurait été la cause du décès d'un certain nombre de bébé dont ma grande soeur qui est ainsi décédée à l'âge de 1 ans (12 octobre 1946-26 octobre 1947). Saurais-tu me dire quelle fut cette maladie? Merci d'avance ! 

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Pas sûr : le virus "C" de la gruppe, identifié cette année-là.  JF

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