Que nous apprend cette photo? Elle montre à la fois, dans ce groupe d'hommes, une certaine simplicité et une vraie rigueur dont témoignent costumes et cravates. Enfin on distingue un crêpe noir au revers du Maire. Ceci pourrait nous aider à dater la photo.

Compte tenu de l'âge du Maire (né en 1882) sur la photo, le deuil ne peut pas être celui de son père (décédé en 1920) ni celui de sa mère (1932). En revanche ce pourrait être celui de son épouse, née Hortense Cabot, de six ans sa cadette et décédée en 1956. À cette époque, le port du crêpe en deuil est encore courant, même s'il est probablement plus usité dans les classes moyennes et supérieures que dans les classes populaires ou ouvrières.

décès Hortense Cabot

Si la photo est bien de 1956, Pierre-Eugène Boyer aurait 74 ans, et Roger Canchon, né en 1918, aurait 38 ans. Cela paraît vraisemblable.

Comparons la liste des convives à celle du Conseil Municipal issu des élections de 1953, qui ont vu Pierre-Eugène Boyer reprendre sa mairie, à la tête d'une formation intitulée pour la première fois "Liste démocratique d'Union Ouvrière".

le Conseil Municipal

Le repas, sans être celui qui pouvait se tenir à l'issue d'un Conseil, réunit plusieurs de ses membres. Tenu à l'usine, il montre concrètement les liens qui pouvaient alors exister entre la Commune et la vie syndicale de l'usine depuis la Grande Guerre. Avant la première guerre, en effet, le Maire était Georges Krieglestein, propriétaire de l'usine de piano. Il s'engagea, et fut remplacé par Fernand Corate, directeur de l'usine Saint-Victor. Or ces années deu guerre voient les premières grèves importantes à l'usine, sur lesquelles je reviendrai un jour. Les ouvriers prennent conscience de leur force.

PE BoyerPierre-Eugène Boyer n'était pas un ouvrier. Il était le fils de l'avocat parisien et propriétaire terrien sérifontainois Jean Boyer (maire de 1892 à 1908) et petit-fils d'Antoine Boyer, un marchand auvergnat qui s'était implanté chez nous et était devenu maire sous la seconde République.

Si on se réfère au célèbre dictionnaire Maitron du mouvement ouvrier et syndical en France, on lit ceci, qui prend quelque liberté avec la réalité : Pierre Boyer était le fils d’un avocat parisien. Ses études terminées, le jeune homme rompit avec son milieu familial et se fixa à Sérifontaine. Il y fut tour à tour régisseur de culture, ouvrier d’usine, électricien, représentant de commerce.

La rupture avec le milieu familial fut essentiellement politique. À Sérifontaine, il s'occupa un temps du domaine acquis par son père Jean Boyer. Et s'il fut représentant de commerce entre les deux guerres, c'était pour le compte du Tapioca Mauprivez créé par son grand père maternel, Adolphe Mauprivez dont l'usine modèle était rue Mathis à La Villette. La famille Mauprivez vit à Maisons-Laffitte (où Pierre-Eugène Boyer est né). Il vit lui-même un certain temps à Pontoise.

l'usine Mauprivez

Politiquement, en revanche, il a bien pris ses distances avec le républicanisme modéré de son père. Dès avant la grande guerre il était inscrit au Parti Socialiste et devient secrétaire de la section locale. En 1914 il fut mobilisé au 17ème régiment d’artillerie et participa à la retraite de Charleroi et à la bataille de la Marne. Mais, comme père (à l’époque) de cinq enfants, il fut ensuite renvoyé dans sa famille, et se fit embaucher à l'usine qui avait bien besoin d'hommes. Il y fonda un syndicat.

A la fin de 1919 il est élu conseiller municipal socialiste et Maire . L’année suivante il fait partie de ceux qui, au moment du congrès de Tours, optent pour l’allégeance à la nouvelle Internationale, la troisième, qui est dirigée de Moscou. Il s’inscrit au Parti Communiste. Mais cette année 1920 est aussi celle qui voit le décès de Jean Boyer, à la mémoire duquel le Conseil Municipal consacre un bout de l'ancienne rue Nationale. La rupture avec la famille affectera plutôt, et pour de longues années, ses relations avec sa soeur, la Générale Pallu. Mais ceci est une autre histoire...

sa maisonCommuniste, Pierre-Eugène Boyer semble avoir néanmoins forcé le respect des plus opposés au Parti : par sa compétence, son dévouement au bien commun, mais aussi par une simplicité faite de gentillesse et de bonne éducation. Les anciens parlent encore de lui comme d’un Monsieur qui venait à pied à la Marie, avec sa canne et son chapeau.

Il s’éteint le 2 janvier 1966 à son domicile du 44 rue Alexandre-Barbier, laissant la Mairie à celui qui était déjà son premier adjoint, Bernard Leduc qui va y régner 40 ans.