Avant de parler de Cérès, voyons le poids de la romanisation dans nos noms de lieux : Gisors vient peut-être de Caesaris otium (le campement de César) mais cela reste douteux. Son Mont-de-l’Aigle évoque peut-être, lui aussi, le passage de César. Montjavoult est probablement le mont de Jupiter. Pus près de notre commune, Eragny (Erigni en 1088, Herigniacum, en 1099) porte un nom formé sur un patronyme latin Herrenius, mais on pourrait trouver aussi bien des communes portant le nom de divers barbares. On a d'ailleurs avancé, pour la nôtre (même si le mot fontana, pour fontaine, est incontestablement latin) des pistes comme la fontaine de Séric, ou de Ségeric...

Pour autant la graphie Cérifontaine (parfois Céréfontaine) se rencontre plutôt tardivement. Elle n'est attestée qu'en 1358, et peut-être par faute. Elle apparaît au 17ème siècle, est courante à partir du 18ème sièce et durant la révolution. Maints auteurs du 19ème siècle écrivent encore Céréfontaine. Mais peut-on en conclure automatiquement que cela fait allusion à Cérès? Le flottement dans l'orthographe du nom de notre commune est tel, avec des dizaines de formes commençant par S ou par C (voire par X ou F) qu'il apparait plus que probable que l'allusion à la déesse vienne derrière, soit une rationalisation savante d'une orthographe fantaisiste. Rabelais, dans son Gargantua en a proposé quelques-unes de savoureuses...

Ceres fashion

À l'époque ou le Sieur de La Motte dresse sa carte, et comme tous les dieux latins, Cérès fait une reconquista. Tout parc historique abrita sa Cérès. Elle a deux statues dans le parc de Versailles, l'une fort classique par Poultier (1688) l'autre par Théodon, dans les mêmes années, avec (à gauche ci dessous) un geste peut-être un peu coquin de la main gauche pour évoquer la fertilité.

Les Ceres de Theodon et de Poultier à Versailles

On en trouverait certainement bien d'autres si l'on tentait un inventaire exhaustif de tous les parcs royaux et jardins aristocratiques de l'époque.

la statue du Luxembourg, Suzanne ou CeresEt à vrai dire, on fait parfois des Cérès sans trop y regarder. Une statue datant de 1633, par Duquesnoy et qui avait toute chance d'avoir été une sainte Suzanne (conçue pour orner une église parisienne) se retrouve baptisée Cérès. Elle est toujours (en copie) devant le Sénat, dans les Jardins du Luxembourg. Dans notre région exactement à la même époque, en 1635, on découvre à Breteuil un statue antique de la même déesse. On en a trouvé une (ou deux? en cuivre semble-t-il) à Lieuvilliers en 1614 ou 1654 : il n'en reste que des attestations dans des sources du 19ème siècle. J'ignore ce que sont devenues ces statues, et si leur identification comme Cérès est crédible. L'important est que l'on ait alors songé à Cerès plutôt qu'à une autre déesse !

La Ceres des Tuileries par CoustouLe goût de l'antique ne se dément pas au Siècle des Lumières.

Coustou en sculpte une dans les années 1730 et cette statue parfois dénommée "L'Été" se trouve au Louvre (et en copie désormais aux Tuileries).

À la longue, on en voit partout. En 1779, dans leur Dictionnaire Historique de la Ville de Paris, Hurtaut et Magny critiquent (tome II page 45) l'affabulation concernant l'attribution à Cérès du site des carmélites de la rue Saint-Jacques.

L'autre déesse-mère

Sa concurrente, c'est moins Marie que Isis. L'antique mère d'Horus, que l'on retrouve un peu partout elle aussi, et dont on veut faire l'orgine du nom d'Issy-les-Moulineaux, voire de Paris. Isis l'égyptienne plait aux francs-maçons et aux ésotériques. Avec l'enfant Horus sur les genoux, elle s'avère bien utile pour cacher la mère du Christ. Sous la révolution Isis incarnera la Liberté, avec sa statue érigée un temps sur les décombres de la Bastille. Cérès avec ses céréales, ses fruits et ses légumes se prête finalement mieux à incarner l'ordre, le travail et la prospérité d'une république terrienne.

Tandis qu'Isis va orner quelques monnaies sous la révolution, Cérès connaitra à partir de 1849 une longue présence sur nos pièces, mais aussi sur les billets et les timbres jusqu'au 20ème siècle. On a envie de dire qu'Isis est l'ancêtre de Liberté au sein nu de Delacroix alors que Cérès est celle des Marianne sages en plâtre dans les mairies villageoises !

Isis sur une pièce de 1793 et la Cérès de 1849

C'est, je crois, dans cet esprit qu'il faut situer les témoignages du 19ème siècle plaçant notre commune sous l'invocation de Cérès.

Cérifontaine ?

Tout ceci ne nous donne pas d'indication de ce que pensaient vraiment, jadis, les habitants de notre petit bourg.

Bien sur on trouve autant d'attestations de Cérifontaine ou de Céréfontaine que l'on veut dans les documents notariés. Mais même la seconde forme n'implique pas forcément que celui qui orthographie ainsi songe explicitement à la grande déesse... Notons à ce sujet (et que mes lecteurs me le disent si je me trompe!) que l'on ne trouve pas de Cérès dans nos registres d'état civil, ni d'autres prénoms mythologiques d'ailleurs. Si l'on excepte un mascaron en forme de Bacchus (évoqué dans le billet sur la vigne) et une étrange affaire d'Hermaphrodite nos anciens ne semblent pas avoir eu de goût particulier pour l'antique !

C'est donc ici que je veux mentionner le second document qui m'a été communiqué. Il est conservé dans l'une des belles et antiques demeures de notre région, à quelques lieux seulement de Sérifontaine, par l'arrière-arrière petite fille d'un collectionneur du 19ème siècle, Pierre-Auguste Lescuyer (né à Beauvais en 1807, mort à Paris le 7 juillet 1857).

Le témoignage d'un poète né à Sérifontaine

LescuyerCe Lescuyer, dont un tableau conserve le souvenir, était un bourgeois parisien (résidant rue Hyacinthe Saint-Honoré) qui avait du bien par chez nous. Cet homme érudit collectionnait des... pièces de vers de divers auteurs de la région ! Comme il a dû passer (je sais de quoi je parle...) pour un original désoeuvré, voire un maniaque, aux yeux de ses proches, remercions-le de tout cœur : de telles passions, parfois incomprises, sont finalement utiles !

Car dans ses petits papiers, il s'en trouve un qui parle de Cérifontaine, et que sa propriétaire m'a montré pour que je l'aide à en identifier l'auteur.

couverture et page de titre

Ce dernier, qui signe ce petit livret (sans doute destiné à des parents et amis qui le connaissent parfaitement) de simples initiales P. B. C……y se présente ainsi :

Je suis né à Cérifontaine

Dans la marge, il ajoute d'une écriture plus petite : En 1793, M. de Bourdeilles qui était propriétaire et seigneur de Cérifontaine, et qui était l’homme le plus paisible du monde a été guillotiné attendu sa fortune et sa noblesse. Le Notariat de Gisors étant devenu vacant par la mort de M. Grout, mon père acheta cette étude de ses deux fils. Il y resta seul notaire pendant plus de quarante ans. Une chronologie, on va le voir, un peu embrouillée...

Sur la fin tragique (en 1794, deux jours avant Robespierre! ) du malheureux vicomte de Bourdeilles, voir le billet consacré à sa fille. Le brave homme est mort parce que sa belle-mère complotait, et cela dans la dernière semaine de la "Terreur" où l'on avait décidé de vider les prisons à coup de guillotine, un épisode peu reluisant de notre histoire nationale.

Quant à son régisseur, il ne peut s'agir que de Jean-Baptiste Commecy, né en août 1739 au Coudray et installé notaire à Gisors en 1783. C'est justement l'année où meurt dans son hôtel parisien Adelaïde-Thérèse d’Estampes, la petite fille de la dernière marquise de Flavacourt, qui était née en 1759, et avait épousé en 1773 le vicomte Henri-Joseph de Bourdeilles. Ce qui occasionnera l'inventaire de 1783 que j'ai déjà pubié. En 1782, Commecy oeuvrait encore comme notaire à Sérifontaine. Il n'a certainement pas, d'ailleurs, perdu tout lien avec notre commune : en 1803, un acte passé chez son collègue Maître Jean à Trie-Château, au sujet de vente de bois vers Bourguerelle, montre que ses propres bois sont juste contigus à ceux des filles du vicomte de Bourdeilles. Au total, il a dû être régisseur de la Seigneurie et notaire à Sérifontaine jusqu'en 1782, et devenir tuteur des deux filles soit en 1783 (parce que leur père avait besoin d'un tuteur) soit en 1794, ce qui me paraît douteux, parce qu'alors on voit dans ce rôle un autre juriste, parisien, Florent Larousse. Il meurt à Gisors en octobre 1806.

Il a eu deux fils, Louis-Alexandre, né en 1771 et qui s'installera notaire à Chaumont, et Pierre-Basile (les initiales sur le livret acquis par Lescuyer) né le 17 mai 1774 à Sérifontaine, notre poète... qui fut lui aussi notaire !

En 1807 Pierre-Basile est notaire à Tourny (canton des Andelys) et il épouse à Chaumont une demoiselle Auger, fille d'un juge de Beauvais. Il la perd en 1837, alors qu'il sont installés à Gisors où il est "ancien notaire". Il lui restera des années à vivre puisqu'il meurt à Chaumont en 1858. La poésie aura-t-elle été le secret amusement d'une existence de tabellion, ou la consolation d'un veuf ? Venons en donc à ses vers !

fons cereris

On me dira que ce sont des vers pédants. Moi je suis historien, pas poète... Ces vers d'un sérifontainois de naissance permettent-ils de penser que nos anciens ajoutaient foi à la présence de Cérès parmi eux ? Je ne le crois pas.

Les diverses strophes de Commecy citent dans l'ordre les divinités Tellus (pour lui attribuer le pays de Thelle), Cérès et Jupiter (pour Montjavoult). Or c'est exactement l'ordre où il a pu trouver les mêmes références dans sa bibliothèque, très probablement dans la Description géographique et historique de la haute Normandie publiée en 1740 par l'érudit bénédictin Toussaint Duplessis (1689-1764). Avec la même expression latine ou le nom de la déesse, au génitif (la fontaine de Cérès) me parait un peu dure à transformer en Céri-.

Duplessis, tome II page 301

Mais pour ceux qui prendront la peine de lire la page 301, ils verront que l'érudit du 18ème siècle se moque un peu de ces attributions forgées au siècle précédent par un certain Robert Deniaud, qui fut curé de Gisors pendant plus d'un demi siècle (de 1611 à 1664) et reçut en 1663 de Louis XIV le titre prestigieux d'historiographe du roi. Son Histoire de Gisors manuscrite serait conservée à la bibliothèque de Rouen. Elle semble pourtant avoir été bien connue, et citée par plusieurs auteurs postérieurs.

Il est probable, pour moi, que ce curé de Gisors soit "l'inventeur" de Cérès, et que ceci ait lentement percolé, via des gens cultivés, comme Commecy, qui auront aimé et repris cette idée. C'est clairement, pour moi, une légende savante.

Le Sieur de La Motte, en dessinant son atlas en 1683 en a-t-il eu connaissance ainsi ou autrement ? Je l'ignore. Sur sa carte il écrit qu'il y a eu un temple de Cérès. Aucun sérifontainois n'a jamais mentionné de temple ou de ruine. Tous ceux, aujourd'hui encore, qui parlent de Cérès lui attribuent une fontaine. Si quelqu'un avait seulement trouvé un bout de mur romain il y a deux siècles, on en parlerait encore (cf. les légendes sur les souterrains). Où a-t-il été cherché cela ? Il y a peut-être une autre source que Deniaud...

En 1857 dans son guide touristique Gisors et ses environs, Gédéon Dubreuil reprend l'étymologie Cereris fons de Deniaud avant d’expliquer avec aplomb que la corruption du nom est due... à la prononciation picarde ! Il faudrait salement mâcher les mots. Et puis, picard ou pas, fons donne fonds. Voyez Pierrefonds (petrae fons la fontaine de pierre) ou Chaudefonds (calida fons la fontaine froide). On l'aura compris: cela ne me convainc pas du tout. Ni pour Cérès, surtout au génitif, ni pour fons.

L'orthographe Cérifontaine n'est pas la plus ancienne

On la trouve pour la première fois, comme on l'a dit, en 1358. Or le nom de Sérifontaine vient de loin et a connu dans le temps bien des variantes citées par divers compilateurs, et souvent sujettes à caution : Saraifontaine en 1095, Sarafontana en 1097, Saresfons en 1126 , Serifonte en 1151 et 1163, Sirefontanum en 1198 , de Serenefonte au XIIème siècle, etc. Toutes ces graphies ne sont pas à prendre comme paroles d’évangile, car des scribes se recopiant, ou transcrivant les dires d’un rustre, ont pu aussi bien se laisser aller eux-mêmes à des interprétations hasardeuses. Inutile donc de brandir à l’appui de telle ou telle thèse de simples erreurs d’antan, quand on voit le Cabinet du Ministre du Travail écrire Féréfontaine en 1925 ou un journal à sensation Séri Fontaine en 1974 !

Quant à Cerfontaine il en existe ailleurs, et sans que nul n'y fasse référence à Cérès !

Le premier, dans le département du Nord a d'ailleurs parfois été orthographié Sérifontaine ; son seigneur, Nicolas d’Amerval, fut marié à Gabriel d’Estrée, l'une des maîtresses d’Henri IV. Les autres formes anciennes du nom de ce Cerfontaine sont Serfontaine, Serrefontaine, Sierrefontaine. Serre en celtique signifiant hauteur, certains y disent que ce Cerfontaine est une source sur la hauteur. A condition de mêler une racine celte et une autre latine...

Cerfontaine province de NamurLe second porte en wallon le nom de Cerfontinne. Situé dans la province de Namur ce petit bourg a adopté un blason un peu fantaisite (plus que le nôtre!) avec un cerf buvant à la fontaine. Se non è vero è bene trovato...

Enfin le troisième est un hameau de Peruwelz dans le Hainaut, sur la frontière proche de Valenciennes. Là aussi on se serait servi jadis de Cervi fontana. Ça a le mérite d'etre poétique !

Dans un prochain billet, c'est promis, je reviens sur les "autres Sérifontaine".