Le portrait que l'on va lire de l'abbé Bellanger n'est pas flatteur. Il n’émane pourtant pas d’une feuille anticléricale, mais de la Revue catholique d'histoire, d'archéologie et littérature de Normandie et évoque les scandales qui émaillèrent sa cure précédente, à Angerville-l’Orcher, commune du Calvados aujourd'hui coupée en deux par l'A13 en amont de Dozulé. Notons que dans toutes les sources concernant Sérifontaine, son nom s’orthographie soit Belanger, soit Bellanger, dans toutes les affaires relevant de sa déplorable expérience précédente, à Angerville (et même dans les actes de justice le concernant) son nom s’écrit Bellenger.

L’abbé Bellenger était un homme qui avait un certain fonds de connaissances ; mais les travers de son esprit et la fausseté de son jugement l’ont précipité dans des écarts regrettables. Pendant les dernières années qu’il passa à Angerville, il eut des démêlés fâcheux avec ses paroissiens. Sans entrer dans de fastidieux détails sur ce sujet ... nous nous contenterons de dire, ...que de part et d’autre, il y eut des torts et de grands torts ; que le plus grand fut du côté de l’abbé Bellenger, non envers les paroissiens dont les mutineres avaient sinon justifié, du moins excité ses démarches, mais envers l’autorité ecclésiastique à laquelle ses démêlés avaient donné l’éveil et qui, après avoir usé contre lui des armes de l’Eglise en lui interdisant toute fonction ecclésiastique, s’en vit méconnue et méprisée. De son côté, la population d’Angerville fut la cause de grands désordres qui eurent lieu avant son départ. S’étant ruée sur le presbytère, comme le tigre sur sa proie, elle en viola le domicile, pilla et saccagea le mobilier et, au milieu de la paix générale de l’Eglise de France, fit renaître dans cette commune des épisodes dignes de 93.

Bref, l’abbé, qui avait émigré en Angleterre durant la révolution, devait manifester des sentiments assez indiscrètement réactionnaires pour se mettre à dos non seulement des paroissiens normands, mais sa propre hiérarchie! Et, suspendu de ses fonctions il avait continué de les exercer (on reverra bien plus tard de tels comportements dans l’aile conservatrice de l’Eglise). Tant et si bien que, un temps suspendu, puis privé de cure par l’archevêque de Rouen, il dut mettre un peu d’eau dans son vin de messe.

Etant revenu à de meilleurs sentiments, l’abbé Bellenger vit lever l’interdit qui pesait sur lui. Il quitta alors le diocèse de Rouen et obtint la paroisse de Sérifontaine. Mais il ne semble pas qu’il se soit vraiment fait une raison, et de Sérifontaine il poursuivit encore de sa hargne tant la population que le maire d’Angerville, qu’il tenait pour responsable de la mise à sac de son presbytère.

Tout à ma passion de collectionneur, j'ai acquis récemment une lettre envoyée en septembre 1830 à son avocat parisien, Maître Chaveau Lagarde Junior, ce dernier titre indiquant qu'il doit s'agir du fils de l'illustre avocat qui avait plaidé pour Marie-Antoinette ou Charlotte Corday. Une gloire royaliste. Son fils Urbain Chauveau-Lagarde, né en 1798, fut sur le tard juge au tribunal de première instance de la Seine mais aussi avocat à la Cour de Cassation. Il est encore bien jeune quand le curé de Sérifontaine lui adresse 3 pages de récriminations sur le peu d'empressement du Préfet de Seine Inférieure ou du Conseil d'Etat pour son importante affaire, avec copie de ce qu'il vient d'écrire au Préfet.

Tout ceci sent l'enquiquineur. Je cite : Quelle que puisse avoir été la cause de ce retard qui prolonge de la manière la plus cruelle les souffrances et la détresse des suppliants, nous nous conjurons, Mr le Préfet, comme de malheureuses victimes de la violence et de l'injustice peuvent conjurer un Magistrat intègre, zélé pour le maintien des lois et protecteur du faible et de l'opprimé, de vouloir bien ordonner ... Et en post-scriptum il annonce sa résolution à poursuivre ses requêtes: ne souffrons-nous pas depuis assez de temps ?

fin de la lettre

Mais il fut débouté en justice. Ce qui ne le rendit ni plus prudent ni plus délicat...

On trouve en effet, en fouillant la presse et les archives de ce temps-là, la trace de griefs persistants (et pour nous en partie obscurs) entre ses concitoyens et l’abbé. Ainsi, dans la correspondance adressée en 1839 par la municipalité au Préfet de l’Oise pour lui demander d' apprécier s’il n’y avait pas abus dans la conduite de Monsieur Bélanger pour s’être permis de son autorité privée de consentir à vil prix des baux de biens appartenant à l’église sans faire intervenir dans le conseil de fabrique ni le Maire ni aucun des conseillers municipaux en fonction. (...) nous nous adressons de nouveau à votre juste impartialité pour solliciter de vous la répression des abus dont nous avons eu l’honneur de vous exposer dans notre première supplique et et de vouloir bien en conférer de nouveau avec Monseigneur l’Évêque pour en obtenir la justice que nous sollicitons.

Comme tous les importuns, l’abbé Bellanger finit par s’en aller. Après lui ce fut un enfant du pays né en 1812, Pierre Honoré Letouvet qui fut nommé à la « succursale » de Sérifontaine le 1er octobre 1844. Il dirigea pendant 25 ans des âmes en phase de déchristianisation.

Et où se trouvent donc les initiales de l'acariâtre curé Bellanger ? Sur un banc placé un peu à l'écart, dans le transept sud. Oublié, comme lui.

le banc du curé