La guerre pourtant n'avait pas fait son apparition dans l'histoire à l'été 14, et bien des villages possédaient déjà un monument aux morts. Au Vaumain, par exemple, la tombe du sous-lieutenant Thomas Lignet (1782-1864) qui avait été de toutes les batailles napoléoniennes, d'Austerlitz à Waterloo, reçut en 1912 un monumet commémoratif dont on fit dix ans plus tard le monument aux morts. A Bazincourt, un monument avait été érigé devant l’église pour commémorer les francs-tireurs de 1870 victimes des prussiens. Des cartes postales anciennes montrent des couronnes de fleurs suspendues à ce petit obélisque.

À Sérifontaine il y avait déjà un monument inauguré en septembre 1891 pour porter les noms des jeunes gens qui étaient tombés à Sébastopol ou au Mexique durant les guerres du second Empire, puis à Sedan, Metz et Paris durant la guerre contre les Prussiens, mais aussi à Saigon, dans l’Annam ou le Tonkin dans ce que l’on n’appellait pas encore les guerres colonialistes. Il avait été planté devant l'église, mais sans bénédiction, par un maire libre-penseur en lutte contre un curé anti-républicain. Au lieu de réunir, il avait divisé, dans un pays où l'Église et l'État n'étaient pas encore officiellement séparés. Aujourd'hui transporté dans le cimetière communal et un peu oublié, il eut une histoire qui en dit bien davantage sur les circonstances de son érection que sur les vies brisées des décennies plus tôt.

Le monument de 1921 n'échappe pas à ce décalage fatal entre ce que l'on célèbre (dans l'unité du deuil) et l'actualité (forcément conflictuelle) du moment où l'on célèbre le passé. D'autre part on a déjà montré, dans un billet consacré aux morts sérifontainois de la Seconde Guerre Mondiale, combien étaient incomplètes et parfois incertaines les listes établies aux lendemains des conflits. Refaire un tel travail de vérification, sur la liste beaucoup plus longue des morts de la "Grande Guerre", déjà mise en ligne par ailleurs, et avec forcément un recours bien plus difficile aux mémoires familiales, serait un très gros travail qu'il ne m'a pas été possible d'entreprendre.

Je veux donc parler ici du monument lui-même, et de son histoire, qui n'a pas grand chose à voir avec la guerre elle-même. Ce monument est inauguré en 1921. Depuis 1919, la Mairie est tenue par des socialistes qui, après le Congrès de Tours (décembre 1920) adhèrent au communisme, un fait majeur dans l'histoire de notre commune. Si le monument eut des effets divers, et s’il permit quelques poignées de mains entre socialistes et communistes, désormais frères ennemis, il cristallisa surtout une autre opposition, entre les partisans et les adversaires du sabre et du goupillon. Les premiers sont notamment regroupés autour de l'Union Nationale des Combattants, dont une section locale a été constituée à Sérifontaine en mars 1920 où elle est présidée par le colonel, puis général Pallu.

En 1920, les habitants de Sérifontaine souscrivirent généreusement à la collecte organisée par les anciens combattants. Le 2 mai 1920, le Conseil municipal exprime ses remerciements à la Compagnie française des métaux qui a fait un don de 500 F. Le 27 octobre 1920 le projet d'érection d'un monument aux morts pour une somme de 10.000 F est inscrit au budget, l’emplacement est choisi, entre la mairie et le bureau des postes.

Maurice DommangetEst-ce à dire que tout le monde était d'accord ? Le principe même de ces monuments était contesté à l'extrême gauche. Sous le titre « Assez de monuments aux morts », l'instituteur Maurice Dommanget ( fondateur du parti communiste dans l'Oise et « parrain » de René Samson à la Libre Pensée du Coudray ) s’indignait dès 1919 : « qu’est-ce que c’est que ces boniments ? Nos morts demandent… Nos morts exigent… Nos morts ne permettraient pas…Ah ! si nos morts revenaient… C’est leur vœux que nous exprimons. Infâmes calomniateurs, taisez-vous ! Ayez la pudeur de ne pas salir vos propres victimes »). Cette belle tirade lui valut une sanction disciplinaire de l’Instruction Publique. Pourtant il réitèra l’année suivante dans le Franc Parleur de l’Oise « sous le couvert de la glorification des morts de la guerre, c’est le rétablissement des relations avec l’Eglise qui se prépare. Voilà ce que les libres penseurs ne voient pas. Le monument est béni par le prêtre et derrière le drapeau tricolore, c’est le crucifix qui vient».

L’antimilitarisme était à l'époque encore très teinté d’un anticléricalisme faisant écho, à 30 ans de là, aux polémiques qui avaient entouré le premier monument, au temps du Maire Hacque et de l’Abbé Levarlet. Mais au début des années 20, cet antimilitarisme n’était guère de saison, même si tous ne participaient pas aux outrances de l’esprit patriotard qui suivit la Victoire.

L'inauguration eut lieu le 3 juillet 1921, dans un climat de (relative) union sacrée. Le maire communiste Pierre-Eugène Boyer, y avait convié, pour la présider, le député socialiste de l'Oise, Jules Uhry. C'est à cette circonstance que l'on doit un échange à fleuret à peine moucheté entre les deux frères désormais ennemis, ce qui nous permet aussi d'en savoir plus que ce que nous livrent les photographies de l'événement.

Boyer ne cachait pas trop une certaine réserve. Dans sa lettre d'invitation, il avait évoqué un peu ironiquement au sujet des monuments aux Morts une « maladie contagieuse de tout le pays » (ici, première colonne), ce qui fait écho sans doute aux réserves de la Libre-Pensée, dont il fut un adhérent notoire.

Jules UhryUhry reproduisit le mot dans le savoureux récit de l'inauguration qu'il publia la semaine suivante dans le Populaire, sous le titre "Je voudrais comprendre". Il faisait mine de s’étonner d’avoir été invité et de se réjouir que la fracture du Congrès de Tours ne soit pas telle qu'on ne puisse plus se parler. Il s'étonnait assez lourdement que le communisme qu’il avait redouté de trouver triomphant à Sérifontaine ne soit finalement pas incompatible avec le patriotisme :

« Oh surprise ! Pas un seul drapeau rouge : partout, au contraire, des drapeaux tricolores, qui décorent la mairie, toutes les maisons et, sur la place publique, le monuments aux Morts que cache un voile bleu, blanc, rouge. La musique retentit. J’écoute. Est-ce L’Internationale ? Non, c’est la Marseillaise et voilà les enfants qui se mettent à chanter. J’écoute encore. « Mourir pour la Patrie est le sort le plus beau ». Voilà ce que leurs voix jeunes m’enseignent. Bien mieux ; tout d’un coup on me chante Le Rêve Passe et l’Empereur qui nous regarde. Je me tourne vers mon maire communiste, qui ne sourcille pas, car sur l’estrade à côté de lui, il y a le conseiller général radical, le conseiller d’arrondissement radical, un colonel en grande tenue et moi ; le préfet, invité, s’est fait excuser. Les discours sont prononcés, et nous constatons que tous, et c’est une satisfaction, rappellent les horreurs de la guerre, qu’il faut à tout prix faire disparaître du monde. »

la cérémonie de 1921

Si ce récit (en admettant qu’il soit sans fard ni arrière-pensées) dit vrai, la population n’était pas vraiment dans la mythlogie révolutionnaire. Elle ne souhaitait pas forcément, non plus, donner à l’excès dans le goût militaire…

Six mois plus tard, Pierre-Eugène Boyer présente au Conseil municipal la demande de certains membres de la commission des monuments visant à orner d’obus et d’engins de guerre le monument. L'architecte de la Commune indique qu'obus et canons n'ajouteront rien du point de vue artistique. Par ailleurs l'exiguïté du terrain s’y prête mal. Le maire est contre ce projet, le monument présentant, selon lui, toute l'esthétique voulue. La proposition est rejetée à l'unanimité. Sérifontaine honore ses morts, mais sans surenchère.

On reste d'ailleurs un peu étonné quand on compare notre sobre monument à ceux qu’érigèrent de plus modestes bourgs voisins. Il est somme toute modeste, tant par son type extrêmement classique que par le nombre de morts rapporté à la population, rappelant que les ouvriers mobilisés sur place ou non, furent moins sacrifiés que les paysans.

le monument d'AmécourtLa petite commune rurale d’Amécourt, de l’autre côté de l’Epte, avec sa douzaine de noms, s’était offerte un monument de pierre et de bronze spectaculaire : un poilu grandeur nature et saluant au lointain. Avec une mention qui peut paraître aujourd'hui étrange et qui aurait sans doute révolté les libres-penseurs de Sérifontaine : « † Pour Dieu Pour la Patrie 1914-1918 ». Le monument de Talmontiers porte la même mention, en latin : Pro Deo Pro Patria. Rien ne dit que cette double mention ne reflétait pas le sentiment d'une bonne part des familles.

Les tensions de 1921 furent ravivées en 1934. Dommanget, toujours lui, fut accusé d'avoir, lors d'un meeting présidé par Boyer, de nouveau maire de Sérifontaine, d’avoir parlé des « crachats que le maréchal Pétain porte sur la poitrine » et d’avoir « porté atteinte au respect dû aux morts de la guerre ». Mais les accusations semblent venir de la Générale Pallu figure montante de la droite nationaliste locale mais aussi ... soeur du maire communiste Boyer. Elle en fit tant qu'en fait de patriotisme, elle fut condamnée après la seconde guerre, pour collaboration avec l'ennemi d'hier.

En 1972, pour permettre la réalisation de l'extension du bureau de postes et de la mairie, ce monument fut déplacé de la place de la mairie à la place de l'église dont on enleva le précédent monument, celui qui avait créé tant de scandale 70 ans plus tôt. Derniers témoins et symboles des clivages complexes du premier "après-guerre", Pierre-Eugène Boyer était mort le 2 janvier 1966 à son domicile du 44 rue Alexandre-Barbier et la Générale le suivit de peu, en mourant le 30 juillet 1967 dans le vieux château que la municipalité racheta à ses enfants. Quelques mois plus tard, un slogan venu des USA fleurissait avec le printemps de mai 68 : faites l'amour, pas la guerre.