En réalité, Tréfimétaux était totalement indépendante de la production de métaux, alors que son seul compétiteur français, la Cegedur, gravitait déjà dans l'orbite des principales sociétés françaises productrices d'aluminium depuis le début du siècle, Péchiney et Ugine.

Henry J. KaiserTrois ans plus tard, Tréfimétaux annonçait donc son intention de s’associer avec l’américain Kaiser Aluminium : avec les négociations visant directement l'aluminium au GATT (le fameux "Kennedy Round") les barrières douanières s'abaissent graduellement. Donc en 1965, Tréfimétaux accepte la proposition faite par Kaiser de constituer une filiale commune aux Antilles néerlandaises, d'une capacité de production de 45.000 tonnes dont 15.000 seraient destinées à Tréfimétaux : un coup de poignard dans le dos de Péchiney.

Il ne faut guère chercher bien loin pour trouver qui alerta immédiatement les autorités françaises, notamment le ministre de l'industrie, Michel Maurice-Bokanowski et celui des Finances, Valéry Giscard d'Estaing. Ce dernier reçut le patron de Péchiney à plusieurs reprises en 1965 avant de convoquer les dirigeants de Tréfimétaux, faisant pression pour trouver une « solution française ».

Cela n'avait pas empêché le même Giscard d'Estaing, parlant en privé avec M. de Vitry président de Péchiney, de décrire l'hypothèse d'une fusion Péchiney-Tréfimétaux comme "un cas d'anthropophagie". On ne fit pas profiter le bon peuple ni les masses laborieuses de cette métaphore de grand fauve...

fin stratège

Le 24 juin 1966, lors de l'Assemblée Générale de Tréfimétaux, le président Desbrières annonça l'échec du projet de rapprochement avec Kayser. L'entrevue avec Giscard d'Estaing avait-elle été décisive ?

Alors fleuron français et leader mondial de l’aluminium, Péchiney, si l’on en croit l’ouvrage que lui a consacré Philippe Thaure, souffrait cependant d’une faiblesse de l’intégration vers l’aval, et tentait alors de la corriger en intégrant les transformateurs de métaux. Je m'appuie ici sur l'ouvrage que Philippe Thaure, un ingénieur civil des Mines qui a passé plus de vingt ans dans le groupe Pechiney, a consacré bien plus tard à la vente de Péchiney...

Pchney venduEn 1965, Tréfimétaux restait le principal d’entre eux, et affichait même ses ambitions de se développer, lui, vers l’amont. Et dans le domaine de la transformation, Tréfimétaux dont l’activité principale était bien sûr le cuivre, jouait un rôle non négligeable dans l’aluminium. Les deux entreprises travaillaient déjà en commun. On fit sans doute bon marché de différences qui s’avèreraient lourdes de conséquences.

Ainsi Tréfimétaux n’était-il pas intégré verticalement, et achetait son cuivre sur le marché du London Metal Exchange, marché ancien (créé en 1877) et très large, dont les fluctuations pouvaient être très puissantes, sans commune mesure avec celles du marché de l’aluminium, qui ne se traitait pas au LME.

Et en réalité, le cuivre était déjà en perte de vitesse, affecté par la nationalisation des mines au Chili dans les années 60 et il se voyait concurrencé dans ses usages par … l’aluminium. Dès les années 60 la production mondiale de cuivre devenait inférieure, en tonnage, à celle de son rival. La valeur ajoutée des opérations de « première transformation » était de plus assez faible (de l’ordre de 20 à 30% selon les produits) : bref une activité demandant beaucoup d’argent pour en produire assez peu, à la merci des cours mondiaux.

Tant et si bien que la santé financière de Tréfimétaux tenait moins au tonnage ou à son chiffre d’affaires, mais à sa marge : un pari tenable du temps de l’économie administrée de la France des années 60 et 70.

Groupe essentiellement français, Tréfimétaux n’avait guère, si l’on en croit Philippe Thaure une vision d’ensemble de la gestion de ses 12 usines, dont nombre tournaient déjà sur un équipement plutôt vétuste et en situation de sous-emploi, notamment pour le laminage à chaud où il y avait trois laminoirs travaillant à moins de 20% de leurs capacités.

Au total en 1965 : 1,8 milliard de chiffre d’affaires dégageant 23 millions de bénéfice net. Le cash-flow semble bien avoir connu une pente douce. Comme les investissements avaient été modérés, le taux d’endettement de Tréfimétaux restait moindre que celui de l’ensemble du Groupe Péchiney

DesbrièresDe tous ces problèmes, avait-on bien conscience en 1965 ? Nullement si l’on regarde le dossier de la fusion, où l’optimisme de rigueur fleure bon la confiance typique de l’industrie dans les « trente glorieuses ».

A Sérifontaine, Tréfimétaux demande en 1966 l'installation d'un nouveau laminoir. Cette extension précise le dossier administratif, entrainera une augmentation de surface couverte de 400 m² à l'intérieur de l'enceinte actuelle de notre établissement. Elle ne modifiera pas la nature ni le mode de nos fabrications. L'installation nouvelle n’entrainera pas non plus d'augmentation d'effectifs.

En 1966 le président de Tréfimétaux changea, M. Desbrières étant remplacé par un polytechnicien du Génie maritime, M. Desbordes dont les anciens prétendent qu’il avait la réputation de « tirer avant de viser ». Desbordes, accepta volontiers l’idée de fusion avec Péchiney, peut-être parce qu’il imaginait devenir président du nouveau Groupe.

La fusion, décidée lors d'une série d'Assemblées Générales de mai à juin 1967 (nombre de sociétés, dont Péchiney et Tréfimétaux sont cotées en bourse) mais avec effet rétroactif au 1er janvier 1967 sera menée pour résoudre les ambitions communes et prendre acte de cette collaboration, peut-être insuffisamment préparée, sans assez d’études de marchés, d’inventaire des outils industriels, sans analyse de compétitivité ni calcul de rentabilité.

Le successeur de M. Desbordes est de nouveau un polytechnicien, Pierre Dauchy, jusque là patron de la division la plus prestigieuse chez Tréfimétaux, les « fils et câbles isolés ». Citons ici un témoignage rapporté par Philippe Thaure : « c’était un homme du Nord, très secret. Toujours habillé de noir, il réunissait chaque année les cadres dans chaque usine pour leur décrire d’un ton monocorde une situation tellement catastrophique que son discours perdait en crédibilité au fil des ans. Avec de pareilles méthodes managériales, les hommes de la « Compagnie Française des Métaux » et ceux des Tréfileries et laminoirs du Havre n’étaient pas encore intégrés en 1974. »

Tréfimétaux qui constitue la branche cuivre et représente 8% des activités consolidées du Groupe, présente peu de surprises pour les hommes de Péchiney en ce qui concerne l’aluminium, mais la transformation du cuivre, en revanche, leur était peu familière. Or les marchés, les méthodes de fabrication comme de ventes et bien sûr les concurrents étaient assez différents...

(à suivre)