Il n’y aura donc sans doute pas de résurrection de la Neustrie comme je l'appelais avec humour dans mon précédent billet (ou alors à 4, puisque Madame Aubry qui voulait rester toute seule parle maintenant d'un ensemble allant du Nord à la Manche) mais plutôt, comme cela avait été évoqué bien des fois et encore en avril dernier,et comme je l’envisageais aussi dans mon billet précédent, reconstitution d'un ensemble qui n'est dénué ni de cohérence ni de fondements historiques : on n'est plus obligé de remonter jusqu'en 911, on peut s'arrêter au 13ème siècle !

On sait que la Picardie administrative de 1960 n'entretient que des rapports approximatifs avec ce que l'on appelait la Picardie sous l'Ancien Régime et dont voici une carte reconstituée avec les noms des départements actuels :

la Picardie sous l'ancien régime

Certes, Lille n'a jamais été picarde. Mais Beauvais et Sérifontaine non plus ! En revanche la côte (représentée ici le Nord à gauche) est picarde jusqu'à Calais et même un peu au delà.

Carte Bellin en 1745

Plus important que le tracé des frontières passées, le consentement des populations des deux régions actuelles fonde très largement en droit ce rapprochement. Prise comme un tout, la Picardie n’avait sans doute pas de meilleur choix (et les deux départements qui forment le Nord- Pas-de-Calais n’en avait simplement pas d’autre, n’ayant point la mer pour s’isoler comme la Corse). Bien sûr, il circule encore de sourdes rancunes, des histoires (pas nettes) de tracé d'autoroute, de tracé de TGV, de choix d'aéroport ou de financement d'infrastructure. Mais ceci concerne surtout les élus et les puissants. Les internautes, sur les forums, parlent plutôt de foot et de Dany Boon...

retrouvailles

Que le choix de fusionner avec le Nord et le Pas-de-Calais soit aussi celui de la population de l’Oise, dont toute l’histoire est liée au domaine royal (Vexin, Valois, France) et dont la population est aujourd’hui largement dépendante de l’emploi parisien est plus étonnant : disons que cela en dit surtout long sur une perception négative ( mais compréhensible) de la région parisienne.

Mais les liens, en vérité sont beaucoup plus profonds. Ils se nouent autour de la langue picarde, cette vieille langue d’oïl distincte du francien d'Île-de-France. Le picard connaît son apogée au 13ème siècle où il est parlé dans toute la Picardie actuelle (sauf dans les franges méridionales, Vexin, Valois, Laonnois et Soissonnais) mais aussi dans les départements actuels du Pas-de-Calais et du Nord ainsi que dans une partie du Hainaut belge jusqu’à Tournai. Le picard est jusqu'à la Renaissance la langue officielle des municipalités et des offices notariés et ecclésiastiques du Nord de la France et de l’actuelle Belgique actuelle. L'aire linguistique picarde est beaucoup plus large que le contour de la province d'ancien régime.

la langue picarde

L'école républicaine a fait disparaître l'usage du picard "langue unique" et le rouleau compresseur des médias n'a cessé de le faire reculer mais le picard reste un patrimoine commun, enseigné tant à l'Université de Lille qu'à celle d'Amiens.

Cette langue picarde, socle de la « nation picarde », est aussi à l’origine du blason de la Picardie. Pour le comprendre il faut (une fois de plus!) aller jusqu'à Paris pour faire un petit tour du côté du... Quartier Latin.

La langue picarde y constituait avec le français, l'anglais, l'allemand et le néerlandais une des langues vulgaires d'enseignement (du moins pour les commentaires et les explications) en complément de la langue officielle latine. La vie corporative étudiante sur la rive gauche reposait alors sur l’existence de quatre « nations » qui étaient respectivement la France, la Normandie, la Picardie (incluant les étudiants des Pays-Bas et de Frise) et l’Angleterre que l’on rebaptisa Allemagne après la guerre de Cent Ans, d’autant qu’elle regroupait en fait tous les autres étudiants du nord de l'Europe (on n'avait pas attendu le programme Erasmus que l'on nous ressort à chaque élection européenne comme une invention majeure de Bruxelles).

détail du sceaule sceau de la faculté des Arts de paris

Le sceau de la Faculté des Arts de Paris au 13ème siècle montre ainsi la Vierge entourée des blasons des quatre « nations » : les fleurs de lys de «l'honorable nation des Gaules», les deux lions de la «vénérable nation de Normandie», un aigle tout allemand pour la «très constante nation des Anglais» et le blason mêlant lys et lions, agrandi en détail, pour « la très fidèle nation de Picardie» puisque la corporation étudiante picarde avait à bon droit repris cette épithète.

L'épithète latine fidelissima a de tout temps été reconnue par les rois à l'antique province de Picardie, berceau, avec l'Ile-de-France, du pouvoir royal et de la Nation française. Elle apparaît toujours dans la devise de la ville de Compiègne (regi et regno fidelissima) mais aussi, preuve que la Picardie s'étend au Pas de Calais, sur celle de Montreuil-sur-Mer (fidelissima picardorum natio) à qui Henri IV l'avait attribuée en 1606 pour lui avoir été fidèle contre les Espagnols.

Quand au blason de la nation picarde, il varia dans le temps et ses origines n’en sont que plus mythiques. Comme elle accueillait en son sein, en plus des étudiants francophones de Picardie, des étudiants venant des diocèses néerlandophones des Pays-Bas, elle arborait toujours des lions, en nombre variable, selon le nombre de diocèses néerlandophones représentés dans la corporation. Les francophones étaient représentés par des fleurs de lys. En 1640, sous Louis XIV, après quelques guerres dans les Flandres, on réduisit le nombre de lions pour faire toute leur place aux fleurs de lys.

blason

Le blason de Picardie vient donc de loin, dans le temps mais aussi dans l’espace : son écartelé des fleurs de lys et des lions exprime la position frontalière entre la France et les Pays-Bas. Ses lions symbolisent déjà une Picardie étendue à toute la zone picardophone. Boulonnais, Artois, Flandre française, Hainaut... sont déjà sur nos armoiries !

Autant dire que la fusion des deux régions répare aussi un accident de l’histoire, et que les départements du Nord et du Pas-de-Calais sont picards, même si cela déplait à Madame Aubry.

La région qui va naître devrait, en toute logique s’appeler la « Grande Picardie ». Evidemment on n'est pas à l'abri d'une poésie de fonctionnaires. Cela peut se terminer avec un prétentieux Hauts-de-France, un Pays du Nord bien plat, un sigle ignoble pour ne fâcher personne, du genre PAFCO pour "Picardie Artois Flandres Côte d'Opale". Ou n'importe quelle sottise du moment qu'elle est européenne : on a déjà évoqué un Coeur d'Europe au bon goût d'artichaut et que la Bavière ou n'importe quel coin de la Mittel Europa pourrait tout aussi bien revendiquer. Je vote donc pour le nom de "Grande Picardie" l'adjectif grand ayant le mérite de répondre à ceux qui pensent que deux nains ne font pas un géant.

En conservant son nom, la Grande Picardie pourra opportunément se débarrasser du ridicule logo picardien actuel ( le P de Palmolive...) et garder son drapeau. Pour la Neustrie, comme il fallait remonter à une époque tellement ancienne qu'il n'y avait pas même de symbole ou d'héraldique, j'avais suggéré de reprendre le drapeau du régiment d'Ancien Régime. Le Régiment de Picardie (dont la tradition subsiste dans le 1er régiment d'infanterie) avait aussi le sien, à croix blanche et aux quatre quartiers écarlates. Mais le drapeau civil, avec son écartelé de lys et de lions, est tellement descriptif de la nouvelle géographie de la Grande Picardie qu'il n'y a aucune raison d'y retoucher quoi que ce soit.

guirlande

Et Sérifontaine ? devient-elle une commune du Vexin flamand ?

Directement branchée sur Paris (par une gare normande) son lien avec les rivages du Nord ne saute évidemment pas aux yeux. Placée - c'est son destin depuis toujours - au point de contact de trois régions, elle y restera. Les choses ne changeront guère, en vérité, pour l'ancien baillage de Chaumont. Tout juste conviendrait-il, effectivement, de créer le concept de Vexin picard (ou flamand!) pour prendre acte de ce que l'antique province des Véliocasses est coupée en 3 et non en 2.

Si je cherche maintenant quelques éléments pour faire de notre petite ville du Vexin une cité de la "Grande Picardie" étendue jusqu'à la Côte d'Opale, je trouve évidemment bien peu de choses : des broutilles, beaucoup d'hommes du Nord venus vivre dans le Vexin, et un chevalier du Vexin mort en arme devant Lille il y a fort longtemps.

1214

Faisons l'inventaire.

Henri IV , le Vert-Galant, collectionnait les maîtresses. Gabriel d’Estrée qui était mariée à Nicolas d’Amerval, seigneur de Sérifontaine, fut comme on sait au nombre de celles-ci, bien moins fidèle à son mari que la marquise de Flavacourt qui sut repousser les avances de Louis XV. Si l’épisode ne compte point dans notre histoire, c’est que ce Sérifontaine là, aujourd’hui Cerfontaine, est dans le département du Nord, tout près de Maubeuge. Un petit piège pour historien local, et une piste qui ne mène nulle part…

Pourtant à la même époque c'est bien un homme ayant des racines nordiques qui détenait la seigneurie de Sérifontaine : après la guerre de cent ans la seigneurie était passée par mariage de la famille de Trie à celle de Maricourt, au seizième siècle elle passa de la même façon dans la famille Rouault. Aloph Rouault était le fils d’un seigneur de Gamaches (en Picardie) et de Jacqueline, Dame de Thiembrune (dans le Pas-de-Calais).

À part cela, la route qui traversait notre village menait de Paris à Dieppe, quand elle était entretenue. Amiens était bien loin et Lille qui fut ville du Saint-Empire pendant 150 ans n'était même pas toujours française.

Enfin Sérifontaine ne parlait point le picard. Si l’on en croit Maurice Lebègue (Les noms de communes du département de l'Oise, 1994) le département de l'Oise ne se trouve que pour environ les 2/3 dans le domaine linguistique picard, au nord d'une zone approximative allant du Coudray-Saint-Germer à Attichy, par Valdampierre, Ully-Saint-Georges, Creil et Pont-Saint-Maxence. Le regretté Jean-Pierre Besse quant à lui plaçait la frontière linguistique à Saint-Germer-de-Fly.

Ce qui peut ancrer notre petite commune du Vexin dans un ensemble qui irait désormais jusqu’à Dunkerque, c'est donc presque exclusivement le poids dans la population des familles venues du Nord. Les Belges, souvent flamands y furent tellement nombreux (et pas uniquement dans les exploitations agricoles) que l’on oublierait les “français”, venus de ce que depuis la première guerre mondiale on désigne comme pays « Chti », ou bien des Flandres françaises, comme les grands-parents de l’actuel maire.

Encore une chose, bien ténue, mais riche d'enseignements : le 27 juillet de cette année sera le huitième centenaire du dimanche de Bouvines. Un peu éclipsée par les commémorations de la première guerre, cette victoire de Philippe-Auguste aux portes de Lille est fondamentale pour l’histoire de notre pays. Les hommes de 1914 n’eurent guère le loisir de la commémorer comme ils avaient prévus de le faire. La stèle inachevée servit finalement, après la guerre, de monument aux morts. Mais ils y firent mention des deux dates, « 1214 - 1914 » avec une inscription due à Paul Bourget: « La bataille de la Marne c'est Bouvines renouvelé à sept cents ans de distance. »

Il me paraît interessant de le mentionner, parce qu’à Bouvines mourut Jean de Trie, dont la famille possédait des terres à Sérifontaine et dont le petit-fils, Thibault devint notre Seigneur en épousant la dernière des Boury.

la bataille de BouvinesOn lit souvent que la victoire de Bouvines qui marque un progrès décisif de la monarchie capétienne sur les féodalités se fit avec l’appui des Communes. De fait, Philippe Auguste avait lancé, contre la coalition du roi d’Angleterre, de l’Empereur Othon et du Comte de Flandres un véritable appel au secours en direction des Communes du nord de la France. Parmi les 39 Communes de l'État capétien, 17 répondirent à l'appel : Paris envoya un corps de 2 000 hommes, mais la picarde Abbeville en envoya autant et la nordiste Arras arma 1000 miliciens. Au total, l'armée royale atteignait peut-être 7.000 combattants, bien moins que le camp adverse.

les vaincusLa victoire française, ou plutôt royale, se fit aussi sur des barons du Nord : Philippe Auguste ramena prisonniers Ferrand, comte de Flandre, et Renaud, comte de Boulogne. La fidelissima picardorum natio, c'est cela : une fidélité à l'État royal puis national contre les barons locaux.

En ce sens, pour ceux qui, vivant aux marges méridionales de l'Oise, sont objectivement plus proches de Paris que de Lille, il n'y a pas avec le choix de la Picardie de grand écart, ni de saut dans un régionalisme provincial gênant.

La présence de Jean de Trie s’explique davantage par les liens de la petite féodalité du Vexin avec la dynastie que par un tropisme régional.

Disons donc que sur le blason picard, les seigneurs et les hommes du Vexin sont mieux représentés par les lys que par les lions, mais comme ils furent unis en ce jour décisif de l'histoire nationale ils peuvent désirer rester unis dans une volonté commune d'être d'abord et avant tout français.