Alors que pour les territoires, c’est une autre affaire. Certes la carte géologique bouge peu et le tracé de nos communes reprend pour l’essentiel celui des paroisses avant la Révolution. Mais notre canton vient de disparaître, et les intercommunalités, agglomérations et communautés urbaines ne cessent de changer de périmètre. Les bureaux d’études sont payés pour cela : dessiner de nouveaux Schémas de Cohérence, avec de nouveaux périmètres arbitrairement barbouillés de couleurs, structurés de grandes flèches et ornés de légendes préfabriquées. Le Pays de Bray de Madame Lefèbvre avec ses 15.000 habitants ne fait pas le poids aux yeux de M. Hollande, même après avoir gobé Sérifontaine. Gageons qu'il ne survivra pas à la décennie. Les territoires passent.

On nous rabâchait depuis des décennies que les 22 régions étaient notre vrai cadre de vie et que les vieux départements étaient dépassés. Mais quand on voulut faire disparaître les numéros de ces départements de nos plaques d’immatriculation automobile, ce fut une bronca des citoyens pour les garder : les énarques durent y consentir, à condition cependant (et sous peine de 68 € d’amende) que cela fut accompagné de leur cher symbole européen (article 8 de l'arrêté interministériel du 9 février 2009) et des symboles officiels des régions (article 9) .

la France des logos

Or ces symboles tout juste bons pour des chaines de supermarché, et qui ont été dessinés à grands frais par des agences de com’ amies pour flatter la vanité des présidents de Conseil régionaux, on ne va pas tarder à les renvoyer aux poubelles de l’histoire et à les interdire (sous peine d’amende, j'imagine). On s'en remettra et on oubliera vite l'affreuse signature de notre région actuelle, qui, comme le font les illettrés, signe péniblement d'une simple initiale.

Si les régions françaises existaient vraiment, pour toujours, comme les cantons suisses, voici ce que l’on verrait sur les plaques des voitures de Sérifontaine.

les plaques

Mais maintenant, pour remettre la France en ordre, il faudrait diviser par deux le nombre de provinces. Il ne viendrait pas (encore ?) à l’idée de proposer aux nécessiteux de diviser par deux le nombre de leurs enfants. Autant dire que ces 22 régions n’existaient pas vraiment, et penser à autre chose. Mais M. Hollande qui vient de perdre les municipales, les européennes, ses électeurs, son temps et le nôtre a réfléchi. Il a consulté, nous dit-on. Pas nous, en tout cas, mais on commence à s'y habituer.

Depuis des semaines, les quelques-ceux qui ne s'en fichent pas complètement regardaient les cartes publiées de çi de là. Faites une recherche sur Google, vous trouverez un véritable mécano des régions françaises. Mais en gros cela se répartissaient en trois grandes directions, en ce qui nous concerne : vers Paris (pour l'Oise seule, après éclatement de la Picardie, vers Lille, éventuellement vers Rouen.

vers Paris

vers Lille

vers Rouen


une idée brillante Le choix "vers Rouen" , soutenu par les présidents des Conseils Régionaux, semblait tenir la corde même s'il conduisaitt à fusionner le Nord-Pas de Calais avec la Wallonie... Mais puisque l'on a décidé de le garder comme une principauté socialiste du Nord, rien n'aurait dû s'y opposer…

Pendant des semaines M. Hollande a reçu des gens importants et intelligents. Cela lui a permis d'examiner tout un tas d'idées folles,un vrai concours Lépine de propositions farfelues et de grands fantasmes économiques, à la Jacques Attali de type «Paris Seine Havre», ou à la Jean-Christophe Fromentin, qui ne veut plus que 8 villes en France et un Grand Paris de 20 millions d'habitants

Enfin M. Hollande a écouté sa principale conseillère: la paresse. Il réunit les régions sans les retoucher, sans toucher aux contours des départements, sans toucher à rien. Tant pis si les 18 milliards d'économie invoquées initialement seront à la fin sans doute inférieures à 2 petits milliards, c'est le prix à payer pour avoir la paix avec le maximum de grands barons. Et il est ainsi arrivé à ça.

Pour (je cite le Président) répondre aux inquiétudes des citoyens qui vivent à l'écart des centres les plus dynamiques et qui redoutent d'être délaissés par l'Etat en milieu rural, les gens du Pays de Bray iront se faire voir... à Reims.

vers Reims

Pour Sérifontaine, éclatée depuis toujours entre le pouvoir royal (à Paris, voire Pontoise) et ecclésiastique (à Rouen), entre les seigneurs puis les capitalistes (à Paris) et les marchands et la gare (à Gisors), accrochée assez artificiellement à Beauvais, sans lien réel avec Amiens , la marginalisation continue. Toujours placée sur une frontière, elle voit le centre s'éloigner, toujours plus loin, vers là où ses habitants n'ont aucun intérêt matériel ou moral. Rien ne nous rattache à Reims, qui me paraît être la seule métropole (et encore) possible. En cherchant bien, le seul point comun du Vexin et de la montagne reimoise c'est la géologie: nous sommes aux deux bouts du Bassin Parisien. Nous sommes sur les bords. Mais de notre côté, les bulles n'ont jamais été que de cidre...

D'ores et déjà "notre nouvelle région" apparaît comme l'une des plus absurdes (aucune tradition commune, aucune infrastructure cohérente, aucune métropole) et surtout les plus pauvres, née du rapprochement de deux régions notoirement en difficulté. On a un peu le sentiment que ce monstre a été fait selon la recette que Clémenceau appliquait en 1919 au vaincu quand, dépeçant l'empire Habsbourg, il déclarait avec une joie mauvaise, l'Autriche, c'est ce qui reste. Evidemment, la chose n'aura pas de nom. Réunifiée, la Normandie s'appellera la Normandie. La chose s'appellera-t-elle la Picardenne ou trouvera-t-on un sigle plus hideux encore?

J'ai ici restreint le sujet à nos soucis, et les cartes à notre région. Nous sommes dans les plus mal lotis, mais faut-il envier les autres? NON.

Au total ces super-régions seront quoi ? des sous-pays sans histoire propre (à la différence des länders allemands) et surtout sans peuple conscient. Vous voulez la preuve que c'est bien cela que l'on cherche? Nul n'a songé à évoquer la carte des circonscriptions des récentes élections européennes. Soit elles sont absurdes, soit ce sont les idées de M. Hollande qui le sont. Mais il faut absolument que les choses n'aient aucun sens pour que l'absurdité puisse paisiblement perdurer.

les circonscriptions européennes

La République française souffre de deux défauts mortels : ses élites ne parviennent plus ni à l’aimer ni à la maintenir, et son peuple y exerce encore son droit de vote. On transfère donc certains pouvoirs à l’Europe (tout en pleurant son déficit démocratique avec des larmes de crocodile) et d’autres à des sous-pays largement gouvernés par cette « démocratie d’élus » qui n’a pratiquement rien de démocratique. Le plus ignoble, sans doute, dans la tribune publiée par M. Hollande, est la petite remarque sur l'intercommunalité qui va se voir renforcée : il faudra, dit-il, en tenir compte pour lui donner le moment venu toute sa légitimité démocratique. Cela fait longtemps que je le dit: la ComCom, c'est notre petite Europe locale. Le moment venu elle sera démocratique, le moment venu elle sera sociale. Le moment venu, nous, on cessera de la prendre pour une histoire qui ne nous concerne pas.

Ce démembrement du pays n’est pas sans précédent. Il y en a eu d'aussi pitoyables. Au temps des rois fainéants notamment !

Ce qui est nouveau c’est une République Une et Indivisible qui s’apprête à doter ces sous-pays d’une compétence réglementaire. La loi à Bruxelles, les règlements dans les métropoles régionales. A cet égard, la France, c'est ce qui reste.

Il y a, dans le film-culte d'Abel Gance, Napoléon , une scène sans doute sortie de l'imagination de l'artiste. On y voit les débats fumeux et peureux de ceux qui veulent une petite Corse bien tenue par quelques familles. Le jeune Bonaparte, qui fait le choix de la Grande Nation, décroche alors le drapeau et sort sous les huées avec ce mot magnifique: je l'emporte, il est trop grand pour vous!

il est trop grand pour vous