Sur le socle du Monument aux Morts, cinq noms sont inscrits sous la mention mai 1940 , dix-huit sous la mention mai 1944. Il s’agit des victimes civiles des bombardements du 23 mai 1940 et du lundi de Pentecôte 29 mai 1944, pour la plupart des ouvriers de l'usine et leur famille. Bernard Sénéchal, quoique né en 1911 et donc mobilisable, est également une victime civile du 23 mai, décédé le lendemain à l'hôpital de Pontoise. Un natif de Belgique, René Mignon, victime civile, sera exhumé après la guerre pour être inhumé dans les Ardennes. A noter que, sur le registre de la Mairie, c'est l'Intendant de l'usine qui a procédé en bloc à toutes les déclarations au lendemain du bombardement de 1940.

monument 2









monument 1








Les victimes du second bombardement furent déclarées en mairie par le médecin, le docteur Alfred Crétin. Plusieurs très jeunes enfants furent tués dont le bébé Bernard Francelle (1 mois) , Danielle Quoilin (8 mois), Claude Bourgade (3 ans), Alain Féron (4 ans et demi). Toutes les victimes étaient domiciliées dans les logements de l'usine, aux numéros 6 (Boulet), 11 (Philippe) , 12 (famille Quoinlin), 14 ( familles Cailleret, Bourgade), 15 (Francelle) et 17 (Paulin) de la rue Sainte-Paule qui commença de perdre l'aspect que lui avait donné le développement de l'usine.

rue sainte paule

Enfin sur la face de la colonne tournée vers l'entrée de l'église (celle que personne ne regarde...) on lit le nom de sept morts comptés comme combattants, suivis de deux morts des guerres d'Indochine et d'Algérie :

la colonne

  • Marion Wash, mort le 21 juin 1940
  • Pierre Boury, mort le 27 juin 1941
  • Maurice Fontaine mort le 9 février 1943
  • Julien Meunier, mort le 18 février 1944
  • René Mourette, mort le 9 février 1945
  • Alexandre Barbier, mort le 2 mars 1945
  • James Velu, mort le 1er août 1945


Qui étaient-ils?

J'ai cherché à croiser cette liste avec celles que l'on peut trouver sur Internet (site du Minsière de la Défense, sites mémoriels divers) mais... la tâche est ardue.

La base du Ministère de la Défense ignore Marion Wash et ne fournit rien d'approchant. Marion, un prénom plutôt féminin aujourd'hui, a pu être le surnom d'un Marie, Marien ou Marius. Et le nom de Wash, rarissime, peut aussi être une erreur (Walsh? Waechter? ) ? Cela paraît difficile à imaginer, mais il n'y a aucune trace de ce nom ni au cimetière, ni à l'état civil de Sérifontaine, ni dans la mémoire des plus anciens Sérifontainois que j'ai pu interroger. Je suis intéressé par toute piste à son sujet...

La base du Ministère ignore aussi Alexandre Barbier (résistant déporté) et Julien Meunier (déporté du travail) sur lesquels on reviendra. Pour les autres, en revanche, elle donne d'intéressantes précisions :

  • Pierre Boury, né le 16 septembre 1913 à la Chapelle en Serval (Oise), caporal chef (soldat de métier) au 1er bataillon du 24ème régiment mixte colonial, est mort au Levant le 27 juin 1941,
  • Maurice-Alfred Fontaine, né le 20 octobre 1912 à Sérifontaine, du 6ème régiment de tirailleurs marocains, est mort de maladie le 9 février 1943 en captivité à Seidenberg en Allemagne ; son corps ne fut rapatrié que le 5 aout 1951 de Wroclaw,
  • René Mourette, né le 12 novembre 1905 à Provemont (Eure) et domicilié 7 cité Saint-Jean, militaire au bataillon de marche 11/2 (3ème Compagnie) est mort à Paris le 9 février 1945, sans doute de ses blessures: il s'était engagé comme FFI,
  • James Velu, né à Sérifontaine le 1er Mars 1910, est mort de maladie à Beauvais deux semaines après son retour d’Allemagne, le 1er août 1945 selon la base, le 30 juillet selon l'état civil.

Sur d'autres bases on trouve aussi :

  • Julien Georges Meunier, né le 10 août 1923 à Eragny-sur-Epte et domicilié à Sérifontaine, est décédé en déportation à Dora le 18 février 1944.

J'ai déjà tracé le destin d'Alexandre Barbier sur ce site. Avant de revenir sur ceux qui moururent les armes à la main, je voudrais m'arrêter un instant sur les deux derniers, emblématiques des souffrances de bien d'autres, en commençant par James Velu. Je remercie sa famille qui m'a confié ce souvenir précieux, vraiment poignant : une photo, prise rue de Cocagne le 3 octobre 1939. C'était encore ce que l'on appela la drôle de guerre alors que les visages sont déjà si tristes...

James Velu en 1939

James est photographié ici durant une permission, avec sa femme prénommée Espérance, et sa fille Michelle. Sans profession selon son acte de décès, il était peintre et peignait les wagons quelque part vers Châtellerault quand il fut fait prisonnier. Le hasard voulut que le train qui l'emmenait vers l'Allemagne passât par Gisors, où son frère André eut quelques minutes pour lui parler. A Sérifontaine, sur la grosse centaine d'hommes qui furent mobilisés, près d'une quarantaine furent prisonniers. James Velu rentra pour mourir, et sa famille pense qu'il est mort très vraisemblablement d'une tuberculose qui lui aurait été inoculée, car c'est ce qui ressortissait des dires de l'hôpital de Beauvais. Inoculée ou non, la tuberculose brisa entre 30.000 et 50.000 prisonniers de guerre, qui rentrèrent diminués et pour certains presque incapables de reprendre jamais une vie normale.

Un mot aussi sur Julien Meunier. Il était l'un des quatre enfants d'un ouvrier agricole modeste (son ainé avait fait le choix de s'engager pour travailler en Allemagne) . Sans emploi à l'usine, il ne put ni être requis sur place, ni échapper au STO. Commit-il quelque acte de résistance ou de provocation? Il subit en tout cas un sort très dur: il était passé d'abord par le camp de concentration de Buchenwal où il portait le matricule 14232, puis il avait été affecté au camp de Karshagen/Peenemünde où les Allemands exploitaient une main d'oeuvre concentrationnaire pour monter des fusées de type A4. Après la destruction de ce site par l'attaque aérienne britannique dans la nuit du 17 au 18 août 1943, qui fit de nombreuses victimes, il retourna à Buchenwald puis dans son annexe de Dora où il portait le matricule 28004. Ce dernier camp avait ouvert en 1943, comme base de travail forcé pour la construction des fameux V1, dans des tunnels où les conditions de vie inhumaines firent environ 20.000 victimes, deux fois plus en vérité que les victimes britanniques de ces mêmes V1.

Meunier

Il reste un petit portrait de lui au cimetière, avec une date de décès en 1943. Ses proches ont pu le croire mort lors de la destruction de Karlshagen, mais il est bien décédé à Dora en février 1944, le 18 selon certaines bases, le 24 selon d'autres.

Parmi les combattants, je voudrais dire aussi un mot de la mort de Pierre Boury, en juin 1941 au Levant, parce que l'on voit là comment un simple monument permet d'évoquer tant d'aspects différents des souffrances qu'ont endurées les Français.

Après l'armistice de juin 1940, l’Armée française dite du Levant, dans la Syrie et le Liban administrés par la France sous mandat de la SDN depuis 20 ans est constituée de 45 000 hommes, 120 canons, 90 chars et 289 appareils. Cela représente un enjeu stratégique évident pour les Britanniques. Des Français libres sont aux côtés de ceux-ci. En juin 1941, des français tirèrent donc sur d'autres français. Le 24ème régiment mixte colonial sera au coeur même de cette lutte fratricide: des unités du 24ème régiment d'infanterue coloniale (RIC) basées à Chypre avaient rejoint la France Libre- et une compagnie du 24ème RIC de Beyrouth fit de même pour donner naissance au Bataillon d'infanterie mixte... lequel combattra contre le 24ème RMIC en 1941. Il y aura eu 156 morts chez les Français libres, 1066 chez ceux que l'on appelle désormais les vichystes. Sur les 37.000 survivants de l'Armée d'Orient quelque 6.000 rallieront Londres, les autres seront rapatriés en métropole. Pierre Boury n'aura pas à faire le choix.

Les morts des deux camps recevront la même mention mort pour la France Quelques jours plus tard le Général De Gaulle dira que la lutte impie qui nous était imposée était nécessaire. Mais nous ne pouvons nous réjouir de succès obtenus contre nos frères. Même après la victoire, nous continuerons à porter le deuil des nôtres tombés en Syrie, aussi bien de ceux qui ont combattu dans nos rangs que de leurs adversaires, victimes de la trahison de quelques hommes qui ont sacrifié la France pour mieux servir Hitler.

Revenons à notre liste imparfaite : il conviendrait encore d'y ajouter cinq enfants de Sérifontaine dont les noms qui n’apparaissent pas sur notre monument communal mériteraient eux-aussi d'être ici honorés :

  • André-Charles Magnan, né le 11 avril 1914 à Sérifontaine, militaire du 1er régiment du Génie, est mort le 24 septembre 1940, à Bedburg (Hanovre); son corps est au cimetière communal (juste à côté de la tombe de Taldir, voir photo dans le billet précédent),
  • Lucien-Raoul Langlois, né le 25 février 1908 à Sérifontaine, militaire du 119ème régiment d'infanterie, mort le 13 janvier 1944 à Hanovre,
  • Jean Dugard, né à Sérifontaine le 29 décembre 1912, militaire du 35ème régiment d'infanterie, mort le 28 avril 1945 à Berlin,
  • Robert Pigeard, né à Sérifontaine le 26 octobre 1919, militaire du 225ème régiment d’artillerie, est mort au combat le 10 janvier 1945 à Dortmund. Son corps est à la nécropole nationale de Montauville (Meurthe),
  • Marceau-Georges Lefèvre, né le 26 février 1918 à Sérifontaine, militaire du Groupe automobile de transport de personnes n°122/24 affecté à la 7ème armée, est mort lors d’un accident à Senlis le 17 mai 1940; son nom serait sur le monument aux morts de Ponchon (Oise).

Notons en fin un mort dont la famille a tenu à ce qu'il repose dans notre cimetière :

  • Alfred Henri Colasse, né le 15 mai 1909 à Bézancourt (Seine Maritime), canonnier au 26ème régiment d'artillerie, mort en captivité le 16 mai 1941 à Düsseldorf, si son nom est inscrit sur le monument aux morts de Flavacourt son corps repose dans le « carré des corps restitués aux familles » de Sérifontaine.

Destiné à permettre la célébration de notre histoire, le Monument aux Morts a lui-même une histoire. Je reviendrai une autre fois sur celles des deux monuments, inaugurés en 1891 (aujourd'hui dans le cimetière) et en 1921. Ici je ne veux que retracer la façon dont fut déterminée la liste que nous venons d'examiner.

Avec le poids des victimes civiles (23 noms sur 30) mais aussi avec ses lacunes, la liste du Monument reflète bien davantage la mémoire du village, voire de l'usine, que celle des combattants armés. Certes, la liste des victimes civiles était plus simple à établir. Mais qui a "oublié" ou exclu Magnan, Colasse, Langlois, Dugard, Pigeard et Lefèvre ? Qui a songé à inscrire le nom de Boury, né ailleurs et mort au loin ? sans parler de Marion Wash...

Ce n'est que le 10 août 1946 que le Conseil Municipal aborda ce sujet. A vrai dire, quand on regarde le registre des délibérations, on y évoque surtout la décision de donner à la rue de Gisors le nom d'Alexandre Barbier. Puis la décision fut prise d'ajouter le nom des morts de la dernière guerre au monument commémorant ceux de la précédente.

la délibération de 1946

On chargea une commission d'établir la liste. Dirigée par MM. Paul Carbonnier et Emile Valet (maire durant la fin de la guerre) ladite commission devait émaner des associations d'anciens combattants, anciens prisonniers de guerre, réquisitionnés et déportés, sinistrés. Siègèrent donc MM. Ferdinand Héraux (UNC), Maurice Turbet (PG), Eugène Poisson (Requis et Déportés) et Raymond Deversin (Sinistrés). Ensuite... le registre des délibérations est muet sur le sujet, et n'évoque pas même cette dépense, alors que dans les séances d'après-guerre on voit mentionner jusqu'à l'achat d'un nouveau képi pour le garde-champêtre.

Sauf à retrouver un document à ce sujet, on peut penser que la liste a été établie sur un coin de table, et la gravure effectuée à titre gracieux par le marbrier de la Commune.