Récemment, la découverte d’un cliché jusqu’ici tout à fait inconnu m’a amené à vouloir aussi sortir de l'oubli plusieurs soldats français qui sont morts pour la France dans un champ de Sérifontaine.

Patrick Thibaut m'avait livré, il y a un certain temps déjà, un souvenir familial : la famille Thibaut a fait l'exode avant de voir sa fuite stoppée le 17 juin, vers Bellême. De retour à Champignolles ils ont découvert dans le jardin de Champignolles deux tranchées toutes fraîches, qui étaient des tombes de soldats français probablement creusées par les Allemands.

Puis, en jouant en lisière du Bois Madame, vers le mégalithe dit Pierre de l'Horloge ou Pierre qui Parle à Flavacourt, les deux fils, Jean et Claude Thibaut, ont trouvé un autre corps de soldat français, qui n’avait pas été enterré. Dans les souvenirs de Claude Thibaut en 2014, ce corps était très gonflé, malgré son ceinturon, et déjà tout noir. Un fusil aurait été encore à ses côtés. Enfin on m'indiquait que l'un de ces soldats, dénommé Taldir, était au cimetière communal.

en bordure du bois Madame

Je m'étais promis de mener enquête. Les plus oubliés de nos morts sont les combattants de 1940, la mémoire collective ne retenant de cette année-là que la terreur du blitzkrieg, la panique de l'exode et la honte de la capitulation. Qui se souvient qu'il y eut six fois plus de morts français combattants en 1940 que de morts alliés lors du débarquement en Normandie ?

Dans le cadre de l'avancée des Panzers, qui contournaient au maximum les agglomérations que l'aviation allemande incendiait (Beauvais et Gisors le 7 juin), les Allemands arrivèrent à Sérifontaine dès le 8 mai 1940 s'il faut en croire les souvenirs publiés par Albert Guerineau, qui était alors sous-préfet de Compiègne. Que s'est-il passé alors, dans un Sérifontaine partiellement déserté?

A partir de bases informatiques parfois approximatives du Ministère de la Défense, j'ai retrouvé d'abord les noms de trois morts qui s'appelaient :

  • André Demoulin, né le 21 janvier 1912 à La Roche Beaucourt (Dordogne), militaire du 50ème régiment d'infanterie, mort à Sérifontaine le 8 juin 1940 ; son nom est cité sur le monument aux morts du de la nécropole nationale de Cambronne-lès-Ribecourt dans l’Oise (tombe 1446).
  • Guigner-Joseph-Marie Trehin, né le 8 mars 1905 à Pluvigner (Morbihan), militaire du 437ème régiment des Pionniers, tué au combat à Flavacourt le 9 juin 1940 ; une mention « J. Trehin » sur le monument aux morts de 39-45 à Aura semble se rapporter à lui.
  • Jean-Mathurin Taldir, né le 18 avril 1906 à Malguénac (Morbihan) sapeur pompier du 437ème Régiment des Pionniers, décédé à Sérifontaine le 9 juin 1940 des suites de ses blessures; il est dans le carré des corps restitués aux familles du cimetière de Sérifontaine.

la tombe de Taldir

Sur le registre d'état-civil conservé à la Mairie, seul ce troisième nom apparaît en juin 1940 alors que Demoulin est ignoré, comme l'est Tréhin sur le registre d'état-civil de Flavacourt. Seraient-ils les deux morts enterrés par les Allemands (sans formalité) et non encore découverts à Champignolles, dont les habitants étaient toujours sur les routes de l'exode ? Après la découverte de la tranchée, leurs corps ont dû être identifiés et rapatriés.

Ce scenario n'est pas certain : si la découverte du corps de Tréhin n'a été déclarée nulle part, d'où vient la mention de Flavacourt sur la base du Ministère? Quant à Demoulin, il est réputé mort dès le 8, et il appartenait à un autre régiment, le 50ème RI, dont le lieutenant colonel a été fait prisonnier le jour même (8 juin) au Bosquel, à quelques kilomètres au sud d'Amiens. Demoulin a sans doute réussi à éviter d'être fait prisonnier, et fait route seul vers le Sud. Est-il mort le 8 ou le 9 ? à Champignolles ou ailleurs dans Sérifontaine? Je n'en sais rien, comme j'ignore s'il est mort seul ou après avoir rejoint le groupe d'hommes du 437ème Pionniers.

Un mot sur ce régiment éphémère : formé le 14 septembre de l'année précédente à Lorient et composé de 3 bataillons, le 437ème régiment de Pionniers était commandé par le colonel Audran. Affecté d'abord à la 4ème armée, il appartenait depuis mai à la 7ème armée française (24ème corps d'armée, commandé par le Général Fougère). On trouve son histoire sur le site de la ville de Pont-l'Abbé. Il a été dissous à Bordeaux au moment de l'armistice (lire ici). Sous ce nom de "Pionniers", l'Armée désignait en fait des unités de main d'oeuvre non spécialisée. Sommairement armés, il se transformèrent pourtant, dans la débâcle de mai 40, en infianterie d'appoint.

Quatre autres bretons de ce 437ème, trouvèrent la mort, sans doute le 9 juin 1940, à Lalandelle : Olivier-Marie Ars, né le 3 novembre 1905 à Elven dans le Morbihan, Jean-Mathurin-Henri Roussel, né le 20 mai 1905 à Plescop dans le Morbihan, Jean-Baptiste Corbillé né le 23 juillet 1909 à Pont-Château en Loire-Atlantique et Henri-Jacques Le Bec, né le 30 janvier 1905 à Penmarch dans le Finistère. L'accrochage aurait eu lieu au lieu-dit les Grands Domaines, donc dans la foret, à deux ou trois kilomètres du bois de Champignolles. Il s'agit fort probablement du même accrochage.

J'ai comparé les registres d'état-civil. Voici celui de la Mairie de Sérifontaine :

le registre Taldir

Ce registre nous livre un détail intéressant: la présence (au moins) d'un quatrième homme : Joseph Leclère, ami du défunt et soldat au 437ème régiment de Pionniers. C'est lui qui fait la déclaration, deux jours après la date du décès, dont il semble à même de donner l'heure : le 9 juin à 10 heures. Pourquoi ce Leclère n'a-t-il été ni tué, ni fait prisonnier lors de l'accrochage, et pourquoi n'a-t-il déclaré que le décès de Taldir ? Je l'ignore.

Sur le registre de Laladelle, on trouve d'autres détails : le secrétaire de Mairie a employé quatre fois la formule le quatorze juin mil neuf cent quarante à quatorze heures nous avons constaté le décès paraissant remonter à cinq jours et par suite de blessures de... Les quatre corps ont été trouvés et inhumés au lieudit "les Grands domaines" , Forêt de Thelle, borne 251 environ. Pour trois des corps seulement, mention est faite de ce que le corps a pu être identifié par la plaque matricule dont le double est resté sur le corps du défunt. Pourquoi cette mention n'est-elle pas présente sur le registre de Sérifontaine?

Reste le corps découvert par les jeunes frères Thibaut, qui ne rentrent d'exode que plusieurs jours plus tard. Il ne peut s'agir que d'un quatrième mort, très certainement Joseph-Marie Le Voëdec. Son nom est reporté sur le registre de la Mairie le 22 juin seulement, avec une faute sur son nom (Le Vouëdec) et d'autres sur son état-civil. Ces erreurs font l'objet d'une inscription rectificative, portée sans doute en septembre 1941 avec la mention "mort pour la France". En tout cas, Joseph-Marie Le Voëdec, né le 23 juin 1900 à Ploesmeur dans le Morbihan était aussi breton et appartenait aussi au 437ème Pionniers Son décès a été constaté sur le terroir de Champignolles le 21 juin à 10 heures et le déclarant en mairie est Henri Rainville.

Nouvelle question: pourquoi Leclère qui a pris soin de Taldir a-t-il laissé Le Voëdec sur place ? Celui-ci, seulement blessé, a-t-il pris la fuite lors de l'accrochage pour aller mourir un peu plus loin dans un fossé en lisière du bois ? Son fusil à la main tend à prouver que les Allemands ne se sont donné la peine ni de le poursuivre, ni de le désarmer. Son corps a certainement été rapatrié à Guidel dans le Morbihan, où vivait son épouse, car son nom est inscrit sur le Monument de cette cité.

Et les Allemands? Les historiens parlent toujours de sources historiques, ce qui évoque l'eau claire. Il y a aussi des réservoirs plus glauques : par exemple les photographies prises par les soldats allemands.

un petit album allemand

Des milliers de photos, souvent de très petit format, qui sont parfois vendues en vrac par des brocanteurs, parfois conservées dans leurs petits albums de l'époque, où elles ont été minutieusement rangées, localisées, datées...

C'est ainsi que j'ai pu acquérir cette étonnante photo, jamais vue à ma connaissance par aucun sérifontainois mais qui était bien identifiée "Champignolles, Sérifontaine".

à Champignolles

La photographie, de petite taille (6 cm de côté) mais sur un papier argent de qualité, a bien été prise à Champignolles : on aperçoit la ferme tout au fond, les arbres de la première pâture dans le fond, avec sur la gauche les grand arbres de l'avenue. On voit aussi deux meules sur le chemin de la célèbre "Pierre de l'horloge". La photographie montre deux Allemands inspectant deux corps à terre, le premier semblant avoir déployé une carte d'état major. Il y a peut-ête un troisième corps à terre, mais c'est plus probablement un paquetage. Les Allemands ont-ils abandonné ces corps sur place, ou ont-ils creusé les tranchées que les fils Thibaut retrouveront dans leur jardin ? Ont-ils préféré poursuivre, désarmant Leclère (et d'autres) et leur intimant l'ordre d'enterrer les corps? En ce cas, les deux corps de Champignolles seraient ceux de Trehin et Demoulin, ou Trehin et Taldir.

La photo n'est pas datée. Compte tenu de l'orientation de la photo et de la taille des ombres, on peut dire qu'elle a été prise vers midi (11 heures au soleil). A-t-elle, cependant, étéprise le jour même (au terme d'une poursuite?) ou le lendemain, voire le surlendemain?

Le plan ci-dessous permet aussi de voir combien l'emplacement où les jeunes Thibaut ont retrouvé Le Voëdic est proche, à moins de 300 mètres du lieu de la photo, et le tout à peut-être 3 kilomètres du site possible de l'accrochage aux "Grands Domaines" de Lalandelle. Si la photo est prise par les Allemands le 9, Le Voëdic se cachait peut-être non loin, si elle est prise le lendemain, ils n'ont guère inspecté les alentours. Dans tous les cas l'armistice n'était pas encore signé, les Allemands avaient autres ambitions que d'inspecter les bois.

la carte des lieux

Si on trace un trait entre le lieu où sont trouvés les corps de Champignolles et le bois des Grands Domaines à Lalandelle, on passe quelque part vers la ferme de Bellevue sur Flavacourt. Des fugitifs, surtout s'ils sont blessés, ne vont cependant pas en ligne droite et n'empruntent pas forcément les chemins à découvert : les indications de la carte d'état major suggèrent un trajet plus en "V", vers le sud, mais s'achevant un peu au nord du Bois Madame.

Pour situer précisément la photo allemande, je suis allé près du Bois Madame, en tentant de retrouver à peu près le même cadrage, sachant que les arbres poussent, ou sont abattus. Une chose n'avait pas changé, le blé, encore vert ces jours-ci, plus dorés en juin 40.

les blés aujourd hui

La photo allemande ne permet pas de reconstituer le destin tragique des morts du 9 juin - je compte poursuivre mon enquête- mais sa découverte est suffisante pour les tirer de l'oubli.

Si la mémoire de Sérifontaine entretient les noms des aviateurs britanniques tombés glorieusement du ciel en juillet 1944, le malheureux Noël Isham qui a pourtant directement participé à notre libération et les pauvres soldats de l’incompréhensible défaite de 1940 n’ont droit, jamais, à aucun hommage.

Peut-on espérer que cet oubli soit un jour réparé ?

437 RP


Lire l'Oise Hebdo du 7 mai à ce sujet

Oise Hebdo du 7 mai