On lit un peu partout que la terre de Champignolles, issue d'un défrichement religieux au Moyen-Âge, appartenait à l'Abbaye du Val de Mériel jusqu'en 1587 puis au monastère parisien de Saint-Bernard, situé à l'angle des rues Saint-Honoré et Castiglione et usuellement désigné sous le nom de Feuillants de Paris, et qu'elle fut comme telle vendue à la Révolution.

en souvenir des feuillantsA Paris, une petite plaque commémorative et... un restaurant gastronomique célèbrent la mémoire de ces Feuillants dont l'église fut rasée sous l'empire après avoir un temps abrité un club monarchiste constitutionnel hostile aux Jacobins voisins.

le carré des feuillantspeinture à Carnavalet

Leur patrimoine était important et bien entretenu : à Paris il en subsiste les beaux immeubles de rapport des n° 229 à 235 sur la rue Saint-Honoré, et une tour de l'ancienne église, uniquement visible si l'on se faufille jusqu'à la cour intérieure de l'un de ces immeubles.

la tour cachée

À Champignolles, si l'éphémère petite chapelle aménagée lors de l'installation de moines en 1587 était vite retournée à l'état de grange (au scandale de l'évêque du coin) la ferme et ses bois étaient des propriétés de rapport bien gérées. En 1769,ainsi, on fait lever par le sieur Piquelée, arpenteur du Saint Germer, un plan détaillé de la partie boisée :

le plan de 1769 Cliché Archives Nationales

Est-ce à dire que Champignolles fut continument et jusqu’à la Révolution une propriété des religieux ? Peut-être pas exclusivement. En 1551, lors du mariage de Raoulin Peaudeleu, marchand teinturier demeurant à Paris et de Denise Escoffier, veuve de Jean de Lan, marchand mercier et bourgeois de Paris, le père du marié, Jean Peandeleu, laboureur demeurant à Flavacourt promet de donner aux futurs époux le jour de leurs espousailles une somme de 230 livres tournois, tandis qu’un dénommé Pierre Ratel, prêtre de Saint-Jacques de la Boucherie à Paris, donne aussi au marié la sixième partie des biens ayant appartenu à son propre père laboureur demeurant à Champignolles.

J'en tire deux leçons: d'abord qu'il y avait dans la première partie du 16ème siècle de la propriété privée, celle de riches laboureurs qui étaient aussi des bourgeois, peut-être aux côtés d’une propriété centrale appartenant à l'Abbaye du Val. Et ensuite que nous sommes décidément ici dans une campagne à parisiens : de même que tous nos seigneurs, de Mathieu de Trye aux Flavacourt, les propriétaires bourgeois de la terre sont à vingt lieues, dans la capitale.

Au moment de la Révolution la terre de Champignolles fut transférée le 29 août 1790 à la commune de Sérifontaine. Mais cette révolution menée par la bourgeoisie ne visait pas à l’instauration de la propriété collective. Le 11 janvier 1791 Champignolles fut vendue par adjudication devant les administrateurs du district de Chaumont. Avec le corps de logis et les bâtiments d'exploitation, l'ensemble était alors composé de 730 arpents (372 ha?) de terre en labour, 25 arpents de près et 80 arpents de friches appelés la Queue de Champignolles.

Le tout fut adjugé pour 183.400 francs. Sans doute est-on aux environs de 1,4 million d'euros. Ça ne paraît pas bradé. Encore faudrait-il savoir s'il y a eu réellement enchères et si ces enchères étaient sincères, car on peut s'entendre à plusieurs sur plusieurs lots : la ferme de a Loge fut le même jour adjugée avec ses 331 arpents pour 60.300 francs à un autre bourgeois de Beauvais. Mais il faudrait également savoir si ces négociants payèrent en or ou en assignats, dont le cours était forcé depuis avril 1790 et qui commençaient à brûler les doigts. Au moment de la vente, on peut estimer qu'ils avaient déjà perdu 10% de leur valeur.

L'adjudicataire fut un dénommé Nicolas Lefèvre-Fourdaine ancien négociant de Beauvais; il en demeura plusieurs années propriétaire puisque l'on trouve son nom sur une magnifique carte peinte à la main sur laquelle on découvre un pigeonnier (privilège noble) et une mare, carte qu'il fit dresser en octobre 1798.

1798 collection privée

Cette carte est faite sur indication d' André Famin son fermier. Celui-ci n’était pas n’importe qui : à défaut d’avoir jamais été maire, ce laboureur avait été sous l'ancien régime marguillier de la fabrique (c'est à dire qu'il gérait les biens matériels de la paroisse) et il avait été élu en 1789 pour représenter la commune à l'assemblée tenue à Chaumont pour élire les délégués du Tiers-Etat aux Etats-Généraux ! D’après les rôles fiscaux il était alors le plus riche de tous les laboureurs. Et surtout il était déjà fermier de Champignolles depuis plus de 15 ans, comme en atteste sa qualité le jour du baptême de sa fille, en 1776.

1776

Derrière l'histoire des propriétaires, il y a déjà celle des fermiers : ce sont eux que l'on voit au village. Avant André Famin, on retrouve la trace d'un sieur Antoine Fleury qui est fermier de Champignolles en 1755. Il est marié à une dame Marguerite Potiquet, dont le nom indique sans doute un lien de parenté avec le curé du moment. Un petit monde, donc, de gens qui ont lesmoyens de graviter autour de la paroisse, et de fréquenter fût-ce de loin les seigneurs.

Rien n'interdit de penser que le bourgeois de Beauvais servit en 1791 de banquier, voire un peu de prête-nom à Famin - coq du village et déjà fermier du bien - quand il fallut enchérir. En tout cas, en 1823 au plus tard la ferme de Champignolles était devenue la propriété de ses exploitants : Guillaume-Joseph Athanase Brossard (pas de lien de parenté directe avec le maire de Sérifontaine en 1908) et son épouse Marie Madeleine Famin ( née le 17 mars1776 et morte le 9 août 1828) la fille d’André. Ils marient leur fille majeure Marie Christine Aminte à un cultivateur dénommé Jean-Pierre Emmanuel Lelong, né au Rouvray dans le canton de Forges-les-Eaux (voir sur le registre). Sous le second Empire, son propriétaire exploitant est leur fils, Charles-Emmanuel Lelong, époux de Victoire Florentine Mignot.

Avançons encore d'une génération: leurs fils Léopold Emmanuel Lelong était né en 1865.

acte de naissance de Lelong 1865

Arrière-arrière-petit-fils d’André Famin, Léopold Emmanuel Lelong sera, si l'on peut ainsi dire, le premier maire de Champignolles : vers la fin du siècle il voulut changer d’air, et prit à bail l’importante ferme du Perchay, ancienne ferme seigneuriale des marquis de Crussol près de Gouzangrez (juste à la sortie 16 sur la D14). Il cèda Champignolles en 1902 puis se porta acquéreur du Perchay en 1906. Il y fut un agriculteur novateur, cité comme fabricant de sucre, comme distillateur en 1916, comme spécialisé dans la vente du lait en 1936 et enfin comme propriétaire d’un troupeau dont on étudie le régime alimentaire (usage du carotène) en 1945. Mais Emmanuel Lelong fut également maire du Perchay au moment de la Grande Guerre et pendant plusieurs mandats.

la mairie du Perchay en 1910

Il pourrait être l'homme élégant sur la gauche de la photo prise en 1910 devant sa Mairie. En 1925 il est élu conseiller général du canton de Marines avec une étiquette de concentration républicaine (droite) contre un rad-soc.

En 1947, il donna à son fils Raoul la ferme du Perchay qui était une très grosse exploitation employant beaucoup de monde au village et qui resta détenue par la famille jusqu'en 1956. Sous le nom de "Manoir des Chevaliers" elle est aujourd'hui exploitée en lieu de réception et de mariages.

En 1902 c’est Emile Foubert ( descendant d'une famille de laboureurs du Vexin, et qui avait auparavant exploité la ferme de Boubiers) qui acquiert Champignolles et l’exploite jusqu’en 1916. L'accueil généreux et amical qu'il réserve aux préhistoriens de plus en plus nombreux venus visiter le tombeau gaulois qu'il venait de découvrir en 1902 lui vaut une certaine célébrité historique. Il en vient à installer une guinguette à leur intention!

des savants à Champignolles Foubert serait l'homme à la barbe blanche en surplomb

La vie de la ferme n’est pas tournée pour autant vers la préhistoire. Foubert, qui à Boubiers avait mené des expériences diverses (l'introduction de la poudre d'os dans l'alimentation du bétail!) innove, creuse un nouveau four à chaux, installe en 1904 une forge et un charronnage. Une scierie y fonctionnera jusque vers 1940. A Sérifontaine, la plupart des matériaux de construction restèrent très longtemps locaux, voire issus de la commune elle-même : si le sable venait du Champ-Mauger, l’argile venait de Champignolles, et au 20ème siècle encore on vit des chevaux effondrer des marnières remblayées grossièrement.

Après Foubert, la ferme connaît en 1916 un nouveau propriétaire, le comte Lair. Un aristocrate succédant à un fermier du Vexin ? Les ci-devant reviendraient-ils ? Ici je n'ai que deux hypothèses que je vais exposer comme telles. D'abord pour noter qu'au début du 20ème siècle, au sein de diverses académies régionales, se fréquentent notables, terriens et savants. La section de Gisors de l'Association Normande compte ainsi parmi les siens le conservateur du musée de Gisors (Patte), Delafolie, agriculteur à Eragny et le député (et chartiste) Louis Passy. Au colloque tenu à Gisors le 9 septembre 1908 on parle tout à la fois d'agriculture, de géologie et de préhistoire. Emile Foubert qui fait bon accueil aux préhistoriens a pu ainsi fréquenter des érudits d'origine aristocratique. Exactement le profil du comte Charles Lair.

Portrait du comte Charles Lair Le comte Lair. Cliché BNF

Saumurois, le comte Lair est à la fois avocat et chartiste, c'est surtout un amateur passionné et curieux de tout (le château de Saumur abrite aujourd'hui une partie de ses collections diverses). En 1908 il participe au Congrès de la Société Française d'Archéologie tenu à Caen. Est-il venu à Champignolles avec le Congrès Préhistorique de Beauvais l'année suivante ? Honnêtement, je l'ignore.

Mais il y a une autre piste. Ce Saumurois collectionne aussi les chevaux, et pas les plus mauvais. En 1912 il s'est illustré en étant le plus haut enchérisseur à la vente du haras du défunt Gustave de Rothschild. Il a déboursé 57.000 francs ( un demi million d'euros?) pour Agenda. C'est le genre de passion qui nécessite un haras. La ferme de Champignolles fut-elle transformée, au moins partiellement, en haras dès le comte Lair? Là aussi, je ne fais que le supposer.

Le comte Lair meurt en 1919, sans héritier direct. Champignolles est ensuite, de 1920 à 1926, la propriété de MM Delamare et Gazier, dont je ne sais rien.

le plan de 1921 collection privée

Enfin de 1927 à 1934, Emile Opsomer réside à Champignolles. Avec son nom à consonance belge, celui-ci est est-il arrivé à Sérifontaine comme propriétaire ou comme fermier? Il fera souche, sa famille s'alliant notamment avec celle de Pierre-Eugène Boyer.

Opsomer

Pourquoi ai-je cité l'activité de haras? Parce que j'ai trouvé une curieuse mention du haras de Champignolles dans deux éditions (1932 et 1938) d'un ouvrage intitulé Les sports hippiques.

couverture annuaire page 65

Notez la curieuse mention de Sérifontaine située... dans l'Orne!

En ces années de crise économique grave, ni le rôle de propriétaire, ni surtout celui de fermier ne sont financièrement gratifiants. Une ferme n'est plus un élément de rapport, mais un haras est un élément de prestige mondain et parisien. Cela ne veut pas dire que toute activité agricole a cessé.

C'est peut-être toujours la passion hippique qui aura amené chez nous le propriétaire suivant puisque cette mention d'un haras perdure en 1938. A moins que ce ne soit la passion de la chasse, déjà ? Avoué au Tribunal de la Seine, Victor Musnier (1884-1957) acquiert Champignolles en 1934 et la confie en fermage à Gaston Thibaut (1890-1953) , originaire des Flandres françaises où son propriétaire avait repris sa terre et qui, après un passage par Poix-de-Picardie, trouva finalement à s’implanter à Sérifontaine. Musnier rachète aussi l’emprise communale sur deux chemins qui traversaient son domaine, les chemins menant vers le Coudray et vers Lincourt.

Aux élections municipales de 1935, Musnier se fait élire parmi les sept conseillers de droite qui se retrouvent face à 7 communistes indépendants, dont Boyer et Renard qui sera choisi comme Maire avec deux adjoints de droite. Musnier reste membre du Conseil Municipal de Sérifontaine (où il est excusé à plusieurs reprises en 1939 et 1940) jusqu’à sa démission en 1941, dont je ne connais pas les motifs.

La propriété passe ensuite, par sa fille Monique (1912-1995), dans la famille de son époux, l’agent de change parisien, Georges Ferri (1907-1999). Gaston Thibaut meurt en mars 1953, écrasé sous la roue de son tombereau. La ferme est partagée en trois lots : deux lots à la famille Thibaut, le troisième (le moins bon) à Alexandre Barbier, de Champ Mauger, qui l’exploitera jusqu’à son arrestation par les Allemands. Ce seront ensuite Monsieur Deneufbourg et son fils qui exploiteront ce troisième lot, jusqu'à ce que Patrick Thibaut le reprenne en 1992.

L’ancien domaine de Champignolles est aujourd’hui exploité en deux exploitations (l'une en céréales, l’autre spécialisée dans la production d’œufs bio ) par les cousins Thibaut qui ont pu racheter les murs. Bernard Ferri, qui fut agent de change comme son père, a conservé la propriété des terres. La famille Ferri est notoirement une famille de chasseurs. La chasse et le cheval ont de tout temps noué des liens très forts entre les notables parisiens et les hommes de la terre.

En accédant à la Mairie, Patrick Thibaut est certes le premier maire natif de Sérifontaine (et à y avoir été écolier, ici en CM2 en 1974) depuis très longtemps.

cherchez le Maire

Son élection marque évidemment une alternance politique, mais elle marque aussi une alternance entre deux pôles antiques de notre commune, Saint-Victor et Champignolles. Les maires Charles d'Arlincourt comme capitaliste, Fernand Coratte comme ingénieur, Pierre-Eugène Boyer et comme syndicaliste étaient tous de Saint-Victor. A la tête d'une liste ouverte à des Sérifontainois de 5 ans ou de plusieurs générations et avec une palette assez large de compétences professionnelles, Patrick Thibaut incarne en même temps et à sa façon une autre histoire, plus ancienne encore, entre Champignolles et Sérifontaine, entre ceux qui cultivent la terre et ceux qui administrent la commune.