Pero Niño, né à Valladolid en 1378, est un chevalier d’illustre lignage, mais c’est aussi un corsaire. Il n’est pas le premier aventurier étranger à se battre sur mer au service de la France mais il se distingue par sa jeunesse et sa hardiesse. Il n’a que 27 ans quand, déjà couvert de gloire par des combats contre les Maures, il aborde à La Rochelle pour se mettre, avec ses trois vaisseaux, au service du roi de France.

la bataille de la Rochelle

Il n’est pas question de raconter ici tous ses exploits, à Guérande, à Saint-Malo, sur la côte anglaise où 27 navires seront brûlés… Voici ses vaisseaux et sa petite troupe de retour à Harfleur en octobre 1405. Niño entend retourner vers l’Angleterre mais une tempête l’en empêche et le ramène à la côte. Il va hiverner à Rouen, mais sa présence n'y rassure guère. On prie poliment sa troupe de mettre les armes en dépôt.

les castillans à cheval

Le capitaine de Rouen s’appelle alors Guillaume de Bellengues. Il a une fille, Jeanne, dont la beauté semble être un point qu’on ne discute pas entre historien, et qu’il avait mariée en 1395 à Renaud de Trie, seigneur de Sérifontaine, de quelques bonnes décennies son aîné. Qui, du père ou du mari, eut l’idée de Sérifontaine comme d’une villégiature appropriée pour cet encombrant personnage ? En 1405 justement, atteint d’une maladie incurable, Renaud de Trie vient de céder son office d'amiral et il rédige son testament.

L’amiral était un chevalier vieux et malade. Il était brisé par le harnais, car il avait toujours guerroyé, et avait été un dur chevalier en armes. Il ne pouvait plus fréquenter ni la cour, ni les camps, et vivait retiré dans ses terres. Là il était richement fourni de toutes les choses nécessaires à sa personne, et il habitait une maison sise en une plaine, mais forte , arrangée et montée comme s’il eût été dans la ville de Paris. Il y tenait avec lui ses damoiseaux et des serviteurs pour toutes sortes d’office, comme il appartenait à un tel seigneur. On pouvait donc juger que la présence de Pero Niño l’occuperait. On aurait pu songer que le jeune Pero trouverait davantage de charme à la compagnie de la jeune Jeanne la plus belle dame qui fut alors en France selon le chroniqueur castillan.

Le corsaire semble avoir passé un hiver plus que doux à jouer la partition de l’amour courtois avec Jeanne, qui est une vraie princesse. Elle était très-douée pour toutes choses qui appartiennent à une grande dame ; et comme elle avait grand sens, elle gouvernait mieux sa maison et la tenait en meilleur point qu’aucune grande dame de sa province. Elle avait son noble logis, séparée de celui de l’amiral ; de l’un à l’autre on allait par un pont-levis, et tous deux étaient dans une même enceinte. Les meubles de cette habitation étaient en si grand nombre de si magnifique sorte, que ce serait long à raconter. Madame l’amirale avait jusqu’à dix demoiselles de parage, bien richement habillées et entretenues, qui n’avaient charge de nulle chose, sinon de leur personne, et de tenir compagnie à leur dame ; car outre cela, il y avait beaucoup d’autres filles de chambre.

Tout ceci permet au chroniqueur de longues descriptions d’un domaine de Sérifontaine (appelée selon les éditions espagnoles Girafontayna ou Xirafontaina) fort bucolique et des jeux raffinés de la bonne société du temps.

Dans cette maison, il avait une chapelle très-grande, où, tous les jours, on lui disait la messe, et des ménestrels, et des trompettes, qui sonnaient merveilleusement de leurs instruments. Devant la maison passait une rivière, au bord de laquelle il y avait des vergers et de gracieux jardins. De l’autre côté se trouvait un étang bien peuplé de poissons entouré de murs et fermé à clé, d’où l’on pouvait chaque jour tirer du poisson en suffisance pour trois cents personnes.

Difficile aujourd'hui d'imaginer pareil luxe quand on regarde le crasseux canal du parc, très lointain avatar de ces étangs dont tous les seigneurs du temps étaient alors. J'illustre ici la chose avec cette scène que le Pape lui-même, en Avignon, avait fait peindre dans la célèbre Chambre du Cerf, son cabinet de travail, vers 1343 !

la fresque de la chambre du pape

Et ce seigneur avait quarante ou cinquante chiens pour chasser au bois, et des hommes qui les soignaient. Il avait là jusqu’à vingt montures pour sa personne (…) Que vous dirai-je plus ? Tous les genres d’approvisionnements, toutes les aisances s’y rencontraient. Il y avait, près de chez lui, des forêts dans lesquelles on trouvait de tous les gibiers, grands et petits, et avec ses quarante ou cinquante chiens qu’il nourrissait, il courait le cerf, le daim et le sanglier …

Scène de chasse (Palais des Papes)

Même la nature est un enchantement pour le castillan: Il y avait, près de chez lui, des forêts dans lesquelles on trouvait de tous les gibiers, grands et petits, et avec ses quarante ou cinquante chiens qu’il nourrissait, il courait le cerf, le daim et le sanglier que nous appelons en Espagne xabali. Il avait des faucons néblis, qu’en France on appelle gentils , pour chasser sur la rivière, et de très-bons héronniers.

Mais la chasse n'est sans doute pas le seul plaisir connu à Sérifontaine: On dansait bien avant dans la nuit ; puis, après que les fruits et le vin avaient été servis, on prenait congé pour aller dormir.

Vrai ? faux ? Les archives de l’Hôtel-de-Ville de Rouen contiennent plusieurs indices de nature à conforter le récit, et la région au demeurant ne manquait pas au temps de Charles VI de grands officiers royaux dont les demeures devaient ressembler peu ou prou à ce qui est décrit par le castillan. On a déjà vu qu'au 14ème siècle, Sérifontaine était une étape royale où les seigneurs de Trie recevaient fastueusement.

Peu après le séjour de Pero à Sérifontaine, vers le début de 1406, le vieil Amiral décède. Il laisse un long mot pour Jeanne qu’il souhaite protéger depuis l’au-delà tres especialment entre les autres choses, pour la bonne amour, priveté et compaignie que j'ai trouvee a ma tres chiere et amee compaigne, Jehanne de Bellangues, ma femme

Entre Pero et Jeanne, les choses changent : on évoque un mariage, qui ne pourrait intervenir toutefois qu’après le deuil. A Paris, Pero décide de se montrer par maints exploits en tournois digne de la « reine de Sérifontaine » et … s’il est vrai que les hommes amoureux sont plus vaillants et font de plus grandes choses et sont meilleurs par amour de leurs amies, que devrait être celui qui avait une amie telle que Jeannette de Bellengues, Madame de Sérifontaine ! car il n’y a ni roi ni duc, ni grand seigneur en quête d’une dame à aimer, qui ne se fût tenu pour riche et bien heuré d’avoir semblable amie. Toutes les vertus que les vrais amants ont dit que l’amie devait avoir, toutes les avait cette dame, très-parfaitement belle et bonne, et jeune et très plaisante, accorte et gaie, et désirée et spirituelle. Une telle dame pouvait choisir où il lui plaisait. Outre cela elle était très-riche et de grand entendement. Et ils s’entre-donnèrent riches joyaux. Grande dame, la châtelaine de Sérifontaine offre en effet à son bel amant un heaume et un cheval de la meilleure espèce.

Cependant le gentil corsaire doit reprendre ses deux galères et ses trois baleiniers. On se sépare avec de grandes promesses et moult marques de tendresse. Pero retourne en Manche pour brûler derechef quelques vaisseaux anglais criblés de traits beurrés de goudron en feu. Bientôt il s’empare de Jersey. Mais ceci ne change point le cours des choses: depuis longtemps le malheureux Charles VI était fou, depuis novembre 1407 et l'assassinat de son frère le duc d'Orléans par les hommes de main de son cousin de Bourgogne, la guerre civile a commencé. Pero retourne en Espagne où il combat les Maures. Il n’a pas oublié Jeannette et lui envoie un premier page pour lui faire hommage d’un sabre ébréché, tordu et teinté du sang d’un Maure. Puis le temps passa, émoussant les sentiments : un jour, un second page vint annoncer à Jeanne qu’il la déliait de ses serments. L'histoire d'amour s'arrête ici.

Jeanne quitta Sérifontaine et s’en retourna à Rouen, épousa Louis Mallet de Graville, sieur de Montagu, qui fut aussi grand-maître des arbalétriers de France. Après Azincourt (1415) les Anglais occupèrent la Normandie: Montagu resta fidèle au roi Valois, mais Jeanne prêta serment au roi anglais, puis mourut à la fin de 1419. Cette année-là le donjon de Sérifontaine disparaissait et un seigneur anglais s'installait au château.

Pero, lui, poursuivit longtemps ses aventures, fit fortune, se maria trois fois, trahit son roi. Il mourut bien plus tard dans sa ville natale de Valladolid en 1453, seul, dégoûté de la gloire et multipliant les restitutions et les dons aux églises. Une tour un peu sinistre conserve la mémoire de son nom.

la tour de Pero

Le texte du Victorial fut imprimé pour la première fois en Espagne en 1782.

l'édition espagnole

Il le fut ensuite en Angleterre en 1835, puis en France en 1867. L'auteur de Carmen et de Colomba, le célèbre Mérimée, avait déjà fait connaître Pero Nino en citant quelques pages de ce récit dans son Histoire de Don Pèdre Ier en 1847. Pas assez pour faire de Sérifontaine un lieu de pèlerinage sentimental ou littéraire, malheureusement.

L'épisode fut aussi cité en 1968 par le sulfureux Maurice Bardèche, dans son Histoire des Femmes en deux tomes.

L'Histoire des Femmes

Aujourd'hui, il n'est plus guère évoqué que dans les ouvrages consacrés à la vie des pirates de jadis. A quand une super-production avec Johny Depp et Keira Knightley pour incarner la plus belle dame qui fut alors en France?