Cette dame qui déteste tellement le paysage qu’elle voit de sa fenêtre semble s'exprimer naturellement comme le personnage du célèbre Voyage au bout de la nuit de Céline, qui avouait tout de go : Moi d'abord la campagne, faut que je le dise tout de suite, j'ai jamais pu la sentir, je l'ai toujours trouvée triste, avec ses bourbiers qui n'en finissent pas, ses maisons où les gens n'y sont jamais et ses chemins qui ne vont nulle part. Le roman date de 1932, et c’était la guerre qui avait amené le bonhomme dans la glaise. Désormais la crise immobilière s’en charge.

Si encore il y avait des colombages pour consoler les nouveaux habitants ! Les gens aiment tellement les colombages que l'on en voit peints sur les briques ou sur le béton. Pourquoi? Le colombage évoquerait-il une (imaginaire) campagne douillette et honorable, quand la brique sentirait la modestie, pour ne pas dire la pauvreté ? Ou bien alors la brique aurait-elle le tort de sentir l'industrie, dans un temps qui ne veut plus entendre parler d'industrie?

Il se trouve que j’avais décidé de consacrer un jour un billet à ce matériau de construction que j'aime. Parce que ces briques racontent une histoire, la nôtre.

Bien avant l'industrie, ses usines et ses cités, Sérifontaine était déjà dans le monde de la brique, aux marges du Vexin et de ses grosses fermes de pierre, et de la Normandie avec ses ouvrages de bois. Si, à l’exception d’une restauration tardive de sa façade, notre église est essentiellement de pierre (celle de Flavacourt fait une large part à la brique) notre château, comme les manoirs de Thierceville ou d’Eragny, était presque tout de briques, ce qui n'est pas si fréquent : citons toutefois celui de Troissereux près de nous, et celui de Rambure dans la Somme, tous deux du 15ème siècle.

un château de briques Document montrant l'état du château de Sérifontaine avant 1862

A Sérifontaine, la plupart des matériaux de construction restèrent très longtemps locaux, voire issus de la commune elle-même : le sable venait du Champ-Mauger, l’argile de Champignolles où dut jadis fonctionner une briqueterie qui fabriqua sans doute les matériaux de la petite chapelle.

une chapelle de briques

Au vingtième siècle encore on vit des chevaux effondrer des marnières remblayées grossièrement. Les fours à chaux étaient sur place (un ancien dans la forêt de Thelle, non loin de Champignolles, et dont il a déjà été amplement question… le dernier en date encore visible dans le bas de la rue Ambroise Croizat).

Il y eut surtout plusieurs briqueteries qui se succédèrent. La plus ancienne appartenait au seigneur. J’ignore depuis quelle époque elle existait, mais un texte datant de 1783 signale une briqueterie estant à l’extrémité du village de Cerifontaine vers le presbitaire, donc sur l’espace encore non construit et qui s’appelle toujours au cadastre derrière le presbytère.

l'inventaire de 1783

L’officier qui en fit alors l’inventaire à la mort de la vicomtesse de Bourdeilles, héritière des Flavacourt, dénombra 25.000 briques cuites qu’il estimait à raison de douze livres le mille pour trois cents livres, 25.000 briques tendres prisées à raison de six livres le mille à cent cinquante livres. Les briques cuites, sur deux, trois, voire quatre rangs, servaient aux fondations. Les tendres, sur deux ranges, aux murs. A raison de 110 briques tendres environs pour un mètre carré de mur, il y avait donc là en stock de quoi construire au moins deux ou trois maisons. En outre le stock comptait 15.000 tuiles cuites ( à douze livres le mille cela représentait cent quatre vingt livres) et 3.000 « carreaux à six pointes » , des tomettes à douze livres le mille, soit une valeur de trente six livres.

Il semble que la production ait été interrompue par la révolution, peut être même avant.

Les briques du château actuel, pour les plus anciennes (car on voit bien en examinant ses façades combien elles ont été remaniées et sans doute partiellement remontées) ont sans doute été faites sur place : le seigneur aurait-il été un adepte précoce de l’auto-construction ?

façade mur ouest

L’industrialisation allait donner un nouvel essor à la brique. Une description des premiers bâtiments élevés par d’Arlincourt à Saint-Victor est parue en 1842 dans le Journal de l’Oise et elle témoigne aussi de l’importance de la brique : La maison du lamineur, construite en pierres et briques … La porte cochère à deux battants en bois garnie de grille de fer, et à hauteur d'un mètre, est posée sur deux piliers construits en briques … En avançant dans la cour à gauche et en face la loge du portier, se trouve le laminoir. Ce bâtiment, construit en briques et couvert en zinc…

D’où venaient les briques de cette première usine d’Arlincourt ? Après la révolution, je n’ai pas trouvé de briqueterie exploitée par le comte de Bourbon-Conty, jusqu’en 1826, ni par son successeur au château, La Roche de Chanfray, qui s’essaye davantage à relancer le moulin. En revanche, Ferdinand Dupont d’Englesqeville, qui rachète le château en 1833, puis épouse en 1835 l’héritière d’une famille qui possédait déjà avant la révolution de nombreux domaines dans le bailliage de Gisors, exploite bien la briqueterie de Sérifontaine, qui donne alors son nom à l’actuelle rue Hacque. Après sa mort, la petite annonce parue dans Le Temps du 29 janvier 1862 sous le titre « Château à démolir » : mentionne la briqueterie parmi les biens mis en vente.

Sans doute la démolition presque totale du vieux château dans ces années-là freina-t-elle la production ? L’œil averti retrouvera, au cours de promenades, bien des briques de l’ancien château dans les rues avoisinantes, notamment la rue Cocagne et la rue Parmentier, sur des maisons datant justement des années 1870. Il est amusant de constater que les briques crues du château y sont placées d’abord, les constructions étant ensuite achevées avec des briques cuites que l’on dut acquérir dans le commerce !

maisonette rue Cocagne

Car la briqueterie de Sérifontaine était loin d’être la seule : le dictionnaire de Charpillon signale aussi une briqueterie à Bazincourt dans ces années-là. Surtout une autre entreprise avait été fondée à Eragny, à peu près à l’époque où d’Englesqueville relançait la production à Sérifontaine. En 1859, d’après le Précis statistique du canton de Chaumont publié par Jean-Baptiste Frion, la briqueterie d’Eragny produisait environ 300.000 briques par an. C’est cette briqueterie de M. Delafolie, qu’un anarchiste, juif errant de génie, allait immortaliser au soleil couchant d’un soir de 1886. La Briqueterie Delafolie à Eragny, de Camille Pissaro a changé plusieurs fois de main (la dernière fois en 2007, pour plus de 2,8 millions de dollars, ce qui fait tout de même pas mal de briques) et fait le tour du monde, comme l’un des sommets de l’école pointilliste.

Pissarro

Cette image mondialement connue ne remplace pas celle de notre briqueterie disparue trot tôt pour avoir été photographiée. D’autres sites dans l’Oise le furent avant de disparaître.

carte postale 1 carte postale 2



















Les usines, chez nous comme ailleurs, furent de briques presqu'entièrement, comme la fabrique de piano de Droittecourt, mais aussi les cités: cités construite par Patte rue Sainte-Paule, ou par Kriegelstein à Droittecourt.

Il est heureux que la brique, le plus souvent désormais comme élément décoratif , survive encore sur de nombreuses façades contemporaines. Car aujourd'hui, c'est l'absence de tout ornement, l'uniformité des crépis livrés par les marchands de pavillons, qui menace de tristesse et d'insignifiance notre paysage. Pour cent briques, t'as plus rien!