22 - La ferme du Seigneur de Sérifontaine, avant la Révolution

Toutes les traces écrites de notre passé ne sont pas conservées dans les dépôts d’archives, et de nombreux documents passent de main en main, au gré des successions, des pertes ou des trouvailles. On pouvait trouver des petits bouts de la mémoire de Sérifontaine en vente, il y a peu de temps encore chez les libraires spécialistes de vieux papiers. Ainsi les Archives de l’Oise ont-elles pu acquérir en 2010 un ensemble d’environ 240 pièces manuscrites, du 16ème au 18ème concernant la famille de Flavacourt. J’ai consulté ce carton à Beauvais : on y trouve pêle-mêle des comptes et des mémoires de travaux, la quittance d’un cercueil d’une de nos « dames » morte en 1718 ou bien une facture pour la réparation du moulin de Saint Victor...

Internet devient un marché autrement plus vaste que ne l’était celui des marchands de vieux papiers, et récemment c’est moi qui ai pu acquérir une pièce étonnante : le bail datant de 1751 par lequel le Marquis de Flavacourt donne en fermage rien de moins que la ferme du château de Sérifontaine. C’est un jeune professeur d’histoire originaire de Franche-Comté et exilé dans un lycée de Picardie, Monsieur Arnaud Dochtermann qui m’a révélé l’existence de ce document que j’ai décidé de mettre en ligne, non parce qu’il est entré dans ma collection mais par ce qu’il me paraît particulièrement intéressant.

couverture page 1
télécharger les douze pages du bail

Pour que chacun puisse en juger il me fallait le transcrire, ce qui ne fut pas chose aisée : l’orthographe du rédacteur, clerc d’un notaire de Gisors, change parfois plusieurs fois par page pour un même mot. Monsieur Arnaud Dochtermann poussant la gentillesse jusqu’à accepter de réviser la transcription complète que j’en avais faite, nous avons donc, comme je l’ai dit, établi une transcription lisible par tous, avons rétabli les accents, la ponctuation, les majuscules et ce qui se sache sous les signes d’abréviation ( ex seigneur quand il est écrit seigr), n’avons pas hésité à couper des mots (ex. « n’ayant » pour « nayant ») et à remettre le texte en page afin qu’il soit plus compréhensible, quitte à ajouter des tirets. Notons aussi que le rédacteur ne doublait que rarement les consonnes ( écrivant ainsi « batre » pour « battre »…).

télécharger la transcription

Venons-en à l’intérêt du document, qui est d'abord financier. Je cite mon collègue franc-comtois : On voit qu’il s’agit ici de la ferme principale d’un château et de ses dépendances, et pas seulement d’une simple propriété : 2900 livres de fermage à payer par an, en plus des droits divers en nature, c’est énorme ! Peu de paysans comtois pouvaient faire de même. Enorme, soit, mais combien? les estimations de la valeur d'une livre sous Louis XV sont innombrables. Aujourd'hui les cours de l'or ou de l'argent sont trop volatiles pour que l'on puisse s'en servir. Si l'on tient compte du coût de la vie, une livre c'est peut-être l'équivalent d'une journée de travail d'un manoeuvrier. Ce qui confirme que le prix du fermage est très important!

écu de Louis XV

Un très bel écu de Louis XV, battu en 1764. Il pesait 30 grammes d'argent. L'écu est une pièce d'argent, la livre une unité de compte. Progressivement la valeur de l'écu évolua : elle était de 4 livres à l'époque qui nous intéresse, elle atteignit 6 livres sous le règne suivant

Le Marquis est un noble de cour, pas un petit seigneur crotté. Il a un fondé de pouvoir, Monsieur Courtois, qui signe ici pour lui. Car être seigneur d’un petit Marquisat, qui s’étend sur de Flavacourt, Sérifontaine, Droittecourt et quelques autres paroisses aux alentours est pour lui une affaire d’argent. Sa vraie vie n’est pas dans les champs labourés mais sur les champs de batailles, ou à la Cour. De Sérifontaine, il retire bien davantage que les 2.900 livres de la ferme du château. Parmi les comptes achetées par les Archives de l’Oise (JJ 3374) on trouve un Compte-rendu de la recette et dépenses faite par le sieur Courtois pour Monsieur le Marquis de Flavacourt pour 1758 et signé par les deux hommes au début de l’année 1759. Monsieur le Marquis ne se déplaçait pas forcément pour cela, en tout cas le compte-rendu conservé à Beauvais a été signé à Paris. compte-rendu

En recettes, outre les 2.900 livres de la ferme du château, on trouve 1.400 livres sur le moulin de Sérifontaine, et au total 23.263 livres en tout, sur des biens qui ne sont désignés que du nom des fermiers, certains de ces noms figurant toujours sur notre cadastre contemporain (Raban).

Ceci pour l’argent perçu par Courtois, qui n’en a reversé directement, en cours d’année que 14.933 au Marquis. Les comptes annuels se soldent par un trop-perçu de l’ordre de 2.000 livres, pour le reste soit environ 7.000 livres, ce sont d’innombrables paiements aux artisans et aux commerçants des paroisses : viande, cidre, serrurerie charpente… l’entretien du domaine est une activité économique importante.

Vient ensuite l'intérêt juridique du bail : on y lit l'enchevêtrement des droits, superposés depuis l'âge féodal jusqu'à la veille de l'époque contemporaine, droits du seigneur mais aussi du preneur, qui peut mal faire comme ce fut apparemment le cas du fermier précédent, réserves de droits, usufruits et autres accommodements ruraux. Il y a le droit, et il y a les usages. Enfin on voit bien que le seigneur est aussi un propriétaire foncier qui comme tous les autres tend à agrandir son domaine par acquisition quand un voisin décède.

Le troisième intérêt du bail de 1751 est son luxe de détails techniques. D’ailleurs le document n’est pas aisé à comprendre dans sa totalité, énumérant beaucoup de termes propres aux terres et travaux agricoles d’un temps complètement révolu, certains termes sans doute propres à notre petit pays. Les baux ruraux contemporains sont plus standardisés ! Arnaud Dochtermann note bien que ce bail s’avère très intéressant car il fourmille de détails sur la vie locale : tous les documents de ce type ne sont pas toujours aussi détaillés. Pour en juger on comparera (avec un clin d'oeil à la fable de La Fontaine!) ce bail de financier à un bail de cordonnier, document bien plus modeste, conservé dans sa famille depuis deux siècles et plus et appartenant à un grand collectionneur Sérifontainois (qui se reconnaîtra et que je remercie de sa confiance !), le bail donné en 1782 par Philippe Thomas Baudry, cordonnier demeurant à Sérifontaine au sieur Pierre Phanuel laboureur demeurant aux landes d’Hébécourt et dont trouvera ici la transcription.

Sans doute faudrait-il faire appel à un spécialiste des travaux agricoles pour bien saisir l’étendue des obligations des fermiers du Marquis : seront tenus lesdits preneurs de bien fumer, labourer et cultiver lesdittes terres, les mener par solle et compost égale sans pouvoir les dessoller ny les désaisonner (…) de tenir les prés en bonne nature de fauche et de les rigoller et étaupiner tous les ans (…) fouir, fumer, épinner et éviller tous les ans tous les harbres fruitiers ...

Tant de mots, sans doute, qui ne disent plus rien à personne, et pourtant, pour des générations de nos ancêtres, ce fut ainsi que se gagna le pain quotidien.

Que reste-t-il de cette ferme? On voit à la lecture du bai qu'il est malaisé de la situer précisément, sauf pour ce qui est de la Coure basse de la Fontaine. Je pense que des éléments visibles dans la partie Nord du Parc Jacques Duclos en subsistent aujourd'hui. On y décèle d'ailleurs une certaine unité de style.

C'est le cas du petit corps de ferme situé à gauche en entrant par la porte qui donne sur la route 915 :



dans le parc

C'est aussi évidemment le cas du bâtiment qui achève de disparaître sous le lierre rue du Four, en bordure de deux pavillons récemment construits :

rue du Four

On distingue mieux ce que pouvait être ce bâtiment depuis le parc, au niveau de la Fontaine :

depuis le parc

Je pense enfin que les cinq maisons comme les appellent certains actes postérieurs, dans le bas de la rue du Four, montrent sur leurs façades tournées vers le Parc des éléments (peut-être réemployés) du même goût classique :

détail

Pour le reste les bâtiments agricoles, modestement construits, souvent en pisé ou couverts de chaume, ont évidemment disparu. La maison encore appelée de nos jours le Corps de Ferme, à l'angle de la 915 et de la rue Borgnis Laporte, datent des reconstructions du domaine par ses propriétaires du début du 19 ème siècle, sans doute La Roque de Chanfray ou Dupont d'Englesqueville.

Un arbre dans le parc, juste au dessus du puits de la fontaine, faisait sans doute également partie de ceux qui sont évoqués dans ce document, ou datait en tout cas de l'époque. La tradition locale attribuait en effet plus de 300 ans à ce marronnier.

Est-il mort soudain au printemps 2013 ou bien a-t-il été massacré?

un arbre du Marquis taillé au printemps 2013

Tout passe. Ceci n'en rend que plus important le travail de la mémoire...

Commentaires

1. Le dimanche, septembre 8 2013, 22:23 par Martine Maron

Je voulais vous dire à quel point je suis admirative de toutes vos recherches. Vous devez y passer un temps invraisemblable mais le résultat est fantastique.

Dans votre dernière message, j'ai été contente de revoir le petit bâtiment de la propriété familiale qui se trouve à droite en descendant vers le château.
Vous parlez du marronnier, cela a été pendant des années, une attraction légendaire de nombreux spécialistes. Je crois en avoir une grande photo. Après l'enterrement de ma mère, j'ai fait un petit pélerinage autour du château et c'est vrai que j'ai été très étonnée de ne plus le revoir. Dans mon émotion, je n'y ai plus pensé ensuite. 

Martine Maron, née Pallu
2. Le dimanche, janvier 19 2014, 12:37 par legrand michel

Bonjour Monsieur Favier
Mes félicitations pour votre travail , d'avoir pris conscience que ce bourg avait une âme et une histoire et qu'il fallait pas l'oublier.

Les souvenirs du porte-plume, de l'encre de Chine, le buvard rose, la caligrahie, la fête des fleurs avec les représentations sur les chars, les jeux inter-villages, parfois des chants câlés sur la radio nationale et nous chantions entr'autre la truite de Schubert

Il y a aussi cette interminable sortie d'usine de Tréfiméteaux que je regardais impréssionné, de la cité ouvrière rue Sainte-Paule au numéro 8 :  mon père y travailla de 1957 à 1969, comme ouvrier électricien. Nous allions chercher le lait à la ferme , le pot en alu rempli à la louche ... A  la maison il y avait l'ecran de télé avec une seule chaine, sur laquelle le marchand de sable nous invitait à aller se coucher.

Je me souviens du garde-champêtre et son fameux  Avis à la population ! accompagné par son tambour, qui annoncait dans les rues les nouvelles directives du maire; du rémouleur qui poussait son chariot équipé de meules à aiguiser les couteaux et ciseaux. Enfin chaque jeudi nous allions chanter au catéchisme:  il n'y avait pas classe. Sans oublier, tous les dimanche matins, la messe à 10 heures.

Au bout du Chemin Noir, le long de la voie férrée j'apercevais les femmes qui frottaient le linge au lavoir.

Michel Legrand

Merci cher Monsieur de ce témoignage émouvant. Je me souviens moi aussi de la truite ! JF

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