18 - Le Pape, Sérifontaine et sa Demoiselle

Le Pape à Sérifontaine ? On sait qu'en 1119 le pape (français) Calixte II se rendit à Gisors pour tenter de régler un différent entre les rois de France et d'Angleterre. Mais on n'a aucune trace que ses pas le portèrent chez nous.

Pourtant on trouve bien plus tard une (fort discrète !) intervention pontificale dans l'histoire de Sérifontaine. C'est un tout petit détail, et je l'ai trouvé dans un endroit tout à fait imprévisible : dans L'Histoire de ma Vie de George Sand (1804-1876).

le livre

Elle y cite de nombreuses lettres de son père, Maurice Dupin, musicien et soldat, adressées à sa grand-mère, Marie-Aurore Dupin, petite-fille naturelle du Maréchal de Saxe. Dans un recoin d'une lettre du 12 février 1805 quelques mots seulement : Madame Charles de Bérenger a failli mourir. Madame je ne sais plus qui a été se jeter aux genoux du pape pour qu’il dit une messe à l’intention de la malade. La messe dite, la fièvre a cessé, miracle ! Il en fera bien d’autres .

Le Pape en question, c'est Pie VII, venu à Paris pour assister au couronnement de Napoléon et qui y séjournait encore quelques semaines plus tard. Mais quant à cette Madame Charles de Bérenger, c'est Louise-Elizabeth de Bourdeilles, née en 1777, arrière petite-fille de la célèbre marquise de Flavacourt dont elle a recueilli les biens en 1783 au décès de sa propre mère, Adelaïde-Thérèse d’Estampes (1759-1783).

Quinze jours après que son père, le comte de Bourdeilles, se soit bêtement fait couper la tête le 25 juillet 1794 (deux jours seulement avant Robespierre), la petite orpheline arrive dans le Vexin avec sa soeur pour vivre dans le grand château sans doute désert, où je n'ai nul indice qu'elle ait jamais mis les pieds auparavant. Voici ce que l'on trouve dans les Archives de Sérifontaine :

Ce jourd’hui le 25 thermidor l’an deuxième de la république française une et indivisible ; est comparue en la maison commune de Cerifontaine la citoyenne Louise Elizabeth Bourdeille et la citoyenne Marie Henriette Clère Bourdeille sa sœur propriétaires en cette commune et ci devant domiciliées dans la municipalité du Bois Guillaume district de Rouen Département de la Seine inférieure lesquels nous ont déclaré être dans l’intention de résidés dans cette commune et di occuper leur maison. Et nous ont présenté leur passeport en bonne forme

Sans doute parce que ce sont des petites orphelines, on continue durant toute la Révolution à les nommer "les demoiselles Bourdeilles" et on les laisse relativement en paix. Progressivement les émigrés reviennent, les survivants de l'ancienne société se réorganisent, les mariages arrangés ou non reforment un petit monde. Louise-Elizabeth épouse à 22 ans le colonel et vicomte Charles-Raymond-Sylvain de Bérenger. Il a le même âge qu'elle. Par son père, Charles descend d’une famille de très ancienne noblesse du Dauphiné, par sa mère il est issu de richissimes fermiers généraux. Les deux branches de sa famille ont fréquenté les aïeux de Louise-Elizabeth, ce qui rend difficile de savoir s'il s'agit d'un mariage arrangé, et par qui. Mariage peu heureux sans doute.

En septembre 1804, les biens des soeurs Bourdeilles, désormais dénués de tous droits féodaux, sont partagés : sa soeur cadette devenue comtesse Vogt d'Hunolstein reçoit ce qui est situé à Flavacourt, Louise-Elizabeth ce qui est à Sérifontaine. Cela fait des années qu'à Sérifontaine on n'a plus de nouvelles d'elle que par les affiches annonçant les ventes par adjudication de baliveaux des bois appartenant à "la demoiselle Bourdeilles" .

Dès mars1804 Louise-ELizabeth avait rédigé un petit testament en faveur d'un fils naturel de l'avant dernier prince de Conti. Elle le dépose chez un notaire parisien le 4 février 1805, sans doute lors de la crise de fièvre qui sonne l'alarme parmi les siens.

Revenons au Pape. C'est donc dans ces jours de février 1805 que Madame je ne sais plus qui va demander l'intercession du bon Pie VII (dont la douceur a charmé le Tout-Paris, y compris quelques anciens révolutionnaires et bouffeurs de curés). Regrettons l’ironique imprécision de l'épistolier (écrivant à une mère qui est une libre-penseuse notoire !) au moment même où l’on voit le Souverain Pontife, venu pour sacrer Napoléon, s’intéresser aussi au sort de la dernière des Seigneurs de Sérifontaine !

le pape

Mais malgré les prières pontificales, Louise-Elisabeth meurt le 14 avril 1805 à Paris. Elle disparaît de l'histoire de notre village, dont elle a possédé une bonne moitié du bourg comme des terres, qu'elle lègue en mourant à un personnage bien étrange, et où son nom n'est plus connu. Son souvenir subsiste pourtant, quelque part entre le Bourguerelle et le fond de Marchenval, au lieu-dit le Bois de la Demoiselle.

Commentaires

1. Le lundi, mars 18 2013, 23:34 par Jérôme Vrel

Texte trés intéressant.  Quel est ce "personnage bien étrange" à qui la demoiselle de Bourdeilles lègue ses terres?
Quelles relations entre Monsieur de La Rocque de Chanfray, acheteur du moulin Saint Victor (ayant appartenu aux demoiselles de Bourdeilles (le meunier étant alors le citoyen Gripierre), et ces demoiselles?

Cordialement JV

Merci cher Monsieur. Louise-Elizabeth lègue toute sa fortune (essentiellement ses biens de Sérifontaine, car son inventaire mobilier après décès est assez chiche) et à l'exception d'une maigre rente à son époux, à Marie-François-Felix chevalier d'Hattonville, fils naturel reconnu de l'avant dernier prince de Conti et titré Comte de Bourbon-Conti à la Restauration. Je reviendrai un jour sur ce personnage assez mystérieux.

A ma connaissance, il n'y a pas de lien entre les demoiselles de Bourdeilles et le Capitaine de vaisseau Charles de Laroque de Chanfray qui acquiert presque tous les biens dudit Conti en 1825. Je ne sais même comment il est arrivé à Sérifontaine, et qui a pu l'y amener. Un indice : il était marin, et le jeune chevalier d'Hattonville avait été marin lui aussi... mais avant la Révolution. Mais c'est pure conjecture de ma part. peut-être avaient-ils simplement le même notaire à Paris?  JF

2. Le mercredi, mars 20 2013, 21:14 par Michel MIlle

Cher Monsieur Favier

 

Entre le Tome 2 et le Tome 3 j’ai eu un peu de temps pour explorer votre Blog "Sérifontaine un patrimoine commun". 

 

C’est un peu comparable à notre slogan : « écrivons ensemble l’histoire de nos villes et villages ». J’ai tout enregistré, tout le contenu de ce blog (depuis juin 2012 jusqu’au billet sur "le Pape, Sérifontaine et sa Demoiselle") et vais déposer tout ça précieusement dans nos archives C’est l’exemple parfait de ce que devrait faire chaque village !

3. Le mardi, septembre 10 2013, 20:22 par Jacques Favier

Encore une légèreté de ma part...e t que j'ai rectifiée dans le corps de l'article : la correspondance en question n'était pas écrite par  Marie-Aurore de Saxe (grand-mère de George Sand) mais adressée à elle, par son fils, Maurice Dupin. En me replongeant, toujours avec bonheur, dans George Sand, j'ai heureusement retrouvé autre chose que cette coupable erreur.

Maurice Dupin était soldat ; il était aussi musicien. Il se piqua d'écrire des morceaux pour violon, dont une contredanse, qui fut jouée en 1802 lors d'un important événement mondain dans l'un des salons les plus en vue de la société parisienne, chez Madame de la Briche.

 

Maurice Dupin, le père de George Sand

Or cette contredanse fut remarquée. L'illustre (alors!) Louis-Julien Clarchies, dit Julien (1769-1824) qui fut, dit-on, le premier à donner de l’élégance et de la grâce aux contredanses, voulut même la faire publier dans le prochain recueil des siennes. C'est en tout cas ce qui ressort d'une lettre de Maurice Dupin à sa mère.  Mais la même lettre signale aussi que la contredanse plut beaucoup à Madame de Berenger (mère) : madame de Bérenger veut que je l’intitule l’Élisa qui est le nom de sa bru.

C'était en effet l'usage de donner à ces courts morceaux le nom d'une dame. Depuis le temps que je cherche, de ci de là, des petits bouts de l'histoire de Louise-Elisabeth de Bourdeilles, épouse de Charles-Raymon Sylvain de Bérenger, dernière propriétaire de notre Château dans la famille des marquis de Flavacourt... voici enfin un bien mince détail: son petit nom en famille...

Et ce sera tout, hélas, pour l'instant du moins. Car malheureusement (si l'on en croit Thérèse-Marix Spire, dans son ouvrage les Romantiques et la musique, paru en 1953 aux NEL) ... ladite contredanse et toute la musique de Maurice Dupin est perdue !

Il y a quelque chose de fascinant dans le destin (probablement insignifiant) d'Élisa, c'est cette capacité à ne pas laisser de trace. Tant et et si bien qu'elle semble ne pas être moins là morte que vivante. On peut ainsi lire dans une note de bas de page d’une lettre datée de 1810 dans les Souvenirs du prince Charles de Clary-et-Aldringen Trois mois à Paris lors du mariage de l'empereur Napoléon Ier et de l'archiduchesse Marie-Louise, souvenirs publiés en 1914 par le Baron de Mitis et le Comte de Pimodan « outre son fils Raymond, qui avait épousé Mlle de Lannoy, mariée en premières noces au duc de Châtillon, la comtesse de Bérenger avait un second fils, qui épousa, sous la Restauration, Mlle de Bourdeille ».

Élisa était morte depuis 10 ans au début de la Restauration...

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