Elle y cite de nombreuses lettres de son père, Maurice Dupin, musicien et soldat, adressées à sa grand-mère, Marie-Aurore Dupin, petite-fille naturelle du Maréchal de Saxe. Dans un recoin d'une lettre du 12 février 1805 quelques mots seulement : Madame Charles de Bérenger a failli mourir. Madame je ne sais plus qui a été se jeter aux genoux du pape pour qu’il dit une messe à l’intention de la malade. La messe dite, la fièvre a cessé, miracle ! Il en fera bien d’autres .

Le Pape en question, c'est Pie VII, venu à Paris pour assister au couronnement de Napoléon et qui y séjournait encore quelques semaines plus tard. Mais quant à cette Madame Charles de Bérenger, c'est Louise-Elizabeth de Bourdeilles, née en 1777, arrière petite-fille de la célèbre marquise de Flavacourt dont elle a recueilli les biens en 1783 au décès de sa propre mère, Adelaïde-Thérèse d’Estampes (1759-1783).

Quinze jours après que son père, le comte de Bourdeilles, se soit bêtement fait couper la tête le 25 juillet 1794 (deux jours seulement avant Robespierre), la petite orpheline arrive dans le Vexin avec sa soeur pour vivre dans le grand château sans doute désert, où je n'ai nul indice qu'elle ait jamais mis les pieds auparavant. Voici ce que l'on trouve dans les Archives de Sérifontaine :

Ce jourd’hui le 25 thermidor l’an deuxième de la république française une et indivisible ; est comparue en la maison commune de Cerifontaine la citoyenne Louise Elizabeth Bourdeille et la citoyenne Marie Henriette Clère Bourdeille sa sœur propriétaires en cette commune et ci devant domiciliées dans la municipalité du Bois Guillaume district de Rouen Département de la Seine inférieure lesquels nous ont déclaré être dans l’intention de résidés dans cette commune et di occuper leur maison. Et nous ont présenté leur passeport en bonne forme

Sans doute parce que ce sont des petites orphelines, on continue durant toute la Révolution à les nommer "les demoiselles Bourdeilles" et on les laisse relativement en paix. Progressivement les émigrés reviennent, les survivants de l'ancienne société se réorganisent, les mariages arrangés ou non reforment un petit monde. Louise-Elizabeth épouse à 22 ans le colonel et vicomte Charles-Raymond-Sylvain de Bérenger. Il a le même âge qu'elle. Par son père, Charles descend d’une famille de très ancienne noblesse du Dauphiné, par sa mère il est issu de richissimes fermiers généraux. Les deux branches de sa famille ont fréquenté les aïeux de Louise-Elizabeth, ce qui rend difficile de savoir s'il s'agit d'un mariage arrangé, et par qui. Mariage peu heureux sans doute.

En septembre 1804, les biens des soeurs Bourdeilles, désormais dénués de tous droits féodaux, sont partagés : sa soeur cadette devenue comtesse Vogt d'Hunolstein reçoit ce qui est situé à Flavacourt, Louise-Elizabeth ce qui est à Sérifontaine. Cela fait des années qu'à Sérifontaine on n'a plus de nouvelles d'elle que par les affiches annonçant les ventes par adjudication de baliveaux des bois appartenant à "la demoiselle Bourdeilles" .

Dès mars1804 Louise-ELizabeth avait rédigé un petit testament en faveur d'un fils naturel de l'avant dernier prince de Conti. Elle le dépose chez un notaire parisien le 4 février 1805, sans doute lors de la crise de fièvre qui sonne l'alarme parmi les siens.

Revenons au Pape. C'est donc dans ces jours de février 1805 que Madame je ne sais plus qui va demander l'intercession du bon Pie VII (dont la douceur a charmé le Tout-Paris, y compris quelques anciens révolutionnaires et bouffeurs de curés). Regrettons l’ironique imprécision de l'épistolier (écrivant à une mère qui est une libre-penseuse notoire !) au moment même où l’on voit le Souverain Pontife, venu pour sacrer Napoléon, s’intéresser aussi au sort de la dernière des Seigneurs de Sérifontaine !

le pape

Mais malgré les prières pontificales, Louise-Elisabeth meurt le 14 avril 1805 à Paris. Elle disparaît de l'histoire de notre village, dont elle a possédé une bonne moitié du bourg comme des terres, qu'elle lègue en mourant à un personnage bien étrange, et où son nom n'est plus connu. Son souvenir subsiste pourtant, quelque part entre le Bourguerelle et le fond de Marchenval, au lieu-dit le Bois de la Demoiselle.