On passera outre le point de savoir s’il est possible ou prudent de s’adosser à une rivière. Sérifontaine serait plutôt les pieds dans l’Epte et le dos contre le plateau du Vexin. Mais on aura le plus grand mal à ne pas sourire de cette frontière naturelle ! Monsieur le Préfet se prend-il pour Danton en l’An II ? On recommandera en tout cas au gouvernement de ne pas l’envoyer trop près de la Belgique, de la rive gauche du Rhin, célèbre frontière naturelle, ou de Genève, qui fait un intolérable saillant dans la Savoie. Il pourrait y envoyer nos pioupious !

L’Epte n’est pas une frontière naturelle, mais une ligne tracée par l’histoire. Les historiens discutent encore sur le partage de 911, événement connu indirectement, postérieurement et par des sources partiales. C’est peut-être même la rivière de la Landelle qui constitua à l’origine la limite oritentale de la Normandie. Limite que, vers 946, le roi Louis IV le duc Richard 1er auraient décidé de repousser jusqu’à l’Epte.

Quoiqu'il en soit, l'Epte servit de cordeau d'alignement entre les Français et les Danois selon les mots qu’emploiera Suger, abbé de Saint-Denis: ce cours d'eau avait peut-être le mérite de borner le domaine de chacun, mais il n’était pas en mesure de le protéger. Il ne devint donc une frontière qu’avec les tensions entre les deux dynasties, vers 1097, lorsque le Capétien d’un côté, le Plantagenêt de l’autre entreprirent d'édifier chacun une ligne presque continue de châteaux.

La paix revenue sur l’Epte en 1204, Guillaume Le Breton, chapelain et biographe du roi Philippe Auguste évoque dans un poème en latin l'utilis Epta, une rivière utile, non une frontière qu'elle ne fut plus jamais. Comme les seigneurs de Flavacourt et Sérifontaine avaient possédé le fief de Bazincourt avant la révolution (et semblable cas n’était pas rare) les mêmes familles de meuniers firent tourner leurs meules sur les deux rives, des petits bourgeois de Sérifontaine achetèrent des arpents de terre indifféremment des deux côtés. Les usines du Baron d’Arlincourt fleurirent de part et d’autre.

Pendant des siècles et jusqu'au 20ème, l'Epte ne fut pas une frontière mais une vallée industrieuse bien étudiée, sous le rapport de l'activité des moulins puis des usines par Jérôme Vrel, auteur de plusieurs publications sur l'Epte (et grand connaisseur par ailleurs du bocage brayon!) et toujours actif dans la défense du milieu naturel de l'Epte. Qu'on en juge par sa carte des moulins, pour certains héritiers de nombreux siècles d'activité.

moulins 4

Les châtelains du nouveau château Saussart construit à partir de 1887 en face de l’usine le considéraient comme relevant de Sérifontaine, tandis que l’on trouve à Sérifontaine une maison que son propriétaire a nommé le clos normand. Des retraités de l’usine ont fait construire des pavillons à Thierceville. On joue au foot de l’autre côté de la frontière : Sérifontaine se qualifie en Coupe de Normandie en 1949.

On trouve dans certains documents judiciaires d’ancien régime Sérifontaine placée en Normandie, mais aussi l’expression Bazincourt en Picardie… c’est qu’en en réalité cette mince rivière qui unit plus qu’elle ne sépare peut se franchir à Sérifontaine même par plusieurs pont, voire au Gué Richard et que fort naturellement son cours naturel évolue: tous les cours d’eaux non canalisés voient leur tracé évoluer naturellement, par le jeu des méandres, de l’érosion, des sorties de lit etc.

Mais en outre le destin industriel de l’Epte y fit multiplier les bras creusés de main d’homme. Pour créer un moulin à eau, la rivière doit en effet avoir un débit suffisant. Or l'Epte, à cause de sa faible pente, nécessite comme le montrent les études de Jérôme Vrel la construction de barrages et de canaux qui montent progressivement l'eau depuis plusieurs centaines de mètres en amont pour ménager une chute d'eau suffisante. Pour ce faire, parfois, le cours d'eau a dû être dévié et un bras artificiel de rivière creusé. C'est pour cela qu'aujourd'hui encore l'Epte présente en maints endroits plusieurs bras : au niveau du moulin Lévesque, du moulin de Vardes (démoli) , du moulin de Saint-Pierre, de Neuf-Marché (démoli aussi), de Gueulancourt, de l'usine Saint-Victor, de l'ancienne usine Sainte-Marie et enfin de Gisors (canal aux tanneurs, ruisseau Picard...). Tous ces canaux rectilignes sont encore bien visibles en amont des chutes d'eau ; le courant y est faible et, n'étant plus entretenus, ils s'envasent. Une frontière naturelle devrait être normalement placée au bras naturel, mais ce n’est pas forcément le cas.

Le Baron d'Arlincourt ne se genait pas pour corriger la nature, éventrant tel chemin communal pour y faire passer un canal sans même se soucier d'y installer un pont. Comme il était Général d'Empire, le Préfet se montrait alors particulièrement accomodant sur la frontière naturelle. Parfois, comme au niveau de l'ancienne usine Sainte-Marie, il est bien difficile de distinguer aujourd'hui le bras servant de frontière d'un simple fossé. Le cadastre lui-même en atteste:

L'Epte à Sainte-Marie (cadastre))

A Droittecourt aussi, on voit bien qu'il y a eu des arrangements avec la nature! L'Epte à Droittecourt (cadastre)

Devant Gueulancourt, l’ilot formé se trouve partagé arbitrairement entre Normandie et Picardie, quand il devrait être tout entier picard. L'ilot se nommait ile Tibert au Moyen Age, puis Entre Deux Eaux sur certains vieux plans. Ce bief du moulin de Gueulancourt (créé au Moyen Age vers le XI ème siècle pour alimenter le moulin) représente la fausse rivière. Néanmoins, comme c'était le bras d'usage, il aurait servi à déterminer la frontière du département après la révolution (cas fréquent sur toutes nos rivières) avant qu'on ne décide de couper l'ilot, comme une poire, en deux!

l'ilot Tibert à Gueulancourt

Et la carte n'est pas forcément figée! Tout près de là, quand Tréfimétaux voulut repousser le cours de l’Epte, Bernard Leduc mena croisade pour étendre la Picardie avec l’Usine !

Revenons à la lettre de Monsieur le Préfet. Comme toujours, il est dangereux d’invoquer la Nature sans y avoir réfléchi à deux fois. Il faut une bonne dose de toupet pour invoquer la géographie à l’appui d’une inscription de Sérifontaine dans le pays de Bray ! Peut-être pas davantage que pour éconduire comme le fait le Préfet un contestataire en lui disant qu’il n’y a pas de contestataire… car si les frontières naturelles sont oubliées depuis belle lurette, le droit des gens à disposer d'eux-mêmes n'est pas censé être enterré.

Mais cette désinvolture là s’oubliera, alors que la cession d’une part du Vexin au Bray, digne des arrangements d’Ancien Régime où quelques aristocrates disposaient librement d’une paroisse et de ses serfs comme monnaie d’échange de leurs petits trafics, restera dans les Annales.