Quatre ans plus tôt, le vendredi 25 octobre 1415, la chevalerie française avait été sévèrement défaite à Azincourt. En Normandie, l’occupation anglaise commença quelques années plus tard et dura jusqu'en 1444, ruinant à peu près complètement le pays où une forme médiévale de guerre des partisans, étudiée par Germain Lefèvre-Pontalis en 1894, se poursuivit des années après les capitulations.

Rouen tombe aux mains des Anglais le 19 janvier 1419. Un mois plus tard, la Normandie est totalement investie et les forteresses qui bordent l’Epte, ne pouvant espérer aucun secours, subissent de longs sièges et tombent les unes après les autres. Les Anglais font le siège de Gisors. Le roi anglais Henri V a établi son camp à Trie-Château. Après trois semaines de siège, Gisors se rend. Quand ? Il règne un certain flou. Yvres Bruand dans son étude de 1958 (page 251) place l'épisode en février 1419 mais d'autres historiens placent le début du siège par le duc de Clarence dès le 9 janvier, l'arrivée de son frère Henry V sur place le 25 mars, et la reddition au mois de mars. La durée du siège, trois semaines, est citée par tous mais reprise sur la foi du seul chroniqueur Enguerrand de Monstrallet.

Henri VEn réalité, Henry V a dû s'emparer de la ville (elle-même fortifiée) en mars, puis s'en retourner, sans avoir vraiment eu raison de la garnison du château, qui tient jusqu'en septembre. À moins que Gisors n'ait été reprise, non par les soldats du roi de France, d'ailleurs, mais plutôt comme on va le voir par ceux du duc de Bourgogne, puisque ce sont eux qui signent le capitulation de septembre offerte à la méditation des jeunes historiens candidats à Lyon.

Quoiqu'il en soit, c'est entre ces deux épisodes, peu avant la fête de Pâques qui tomait cette année là le 16 avril, qu'eut lieu le drame de Sérifontaine.

incendie

D’après Monstrelet, la ville qu'il nomme Ferry-Fontaine serait tombé dès février 1419. C'est évidemment Sérifontaine, dont le nom est estropié (ce ne sera pas la dernière fois, et je ferai un jour une chronique particulière sur les grands chroniqueurs et historiens qui ont ainsi au passage amoché le nom de notre pauvre bourg).

L'incendie de notre village n’est évidemment qu’un bien mince détail de l’histoire de France. Il intervient quelques semaines plus tard et s’inscrit dans le cadre de l’expédition que le duc de Bourgogne, Jean sans Peur mène alors pour s’emparer de Paris et de Pontoise.

Au printemps 1419, le maréchal Jean de Villiers, sire de l’Isle Adam, vient de se rallier au parti dit bourguignon, l'un des deux partis dans la véritable guerre civile qui fait rage depuis 1407 et affaiblit le royaume qui n'en peut mais. L'Isle-Adam combat alors avec les Bourguignons contre les Anglais. Il a confié la capitainerie de Gisors à Lyonnet de Bournonville, assisté d’un écuyer, Daviot de Gouy, qui est fait capitaine du château. Tous deux avaient pris part en 1418 à la prise de Paris par les Bourguignons.

Dans les premiers jours d’avril 1419 ils sont encerclés depuis des semaines par les Anglais à Gisors. Ils réussissent une sortie et gagnent avec 200 à 300 hommes le château de Sérifontaine où campait un corps de quelques centaines d’Anglais et d’Irlandais. Ils pénètrent de nuit par des sentiers détournés jusque dans Sérifontaine et y exécutent un des carnages les plus sanglants de la campagne.

Voici le récit de Monstrelet : Item, durans ces tribulacions, Lionnet de Bournonville, beau-frère du seigneur de l’Isle-Adam, mareschal de France, et Daviot de Gouy, qui estoient très experts en armes, se tenoient à Gisors sur la frontière des Anglois, auxquelz par plusieurs foiz firent de grans dommages. Et par espécial en la ville de Ferry-Fontaine, ung certain jour estoient logiez bien huit cens Yrlandois et deux cens Anglois ou environ. Si allèrent les dessusdiz par nuit férir dedens les logis, à tout trois cens combattans ou environ, où ils trouvèrent desdiz Anglois et Yrlandais, la plus grant partie dormans, tous désarméz en plusieurs maisons, sans estre sur leurs gardes, et là très vigoureusement les envayrent et les commencèrent à détrencher et occire en plusieurs parties. Et les aucuns d’iceulx oyans le cry, se boutèrent en aucunes loges et maisons, eulx défendans au mieulx qu’ilz pouvoient. Mais les dessusdiz Bourguignons boutèrent tantost les feux esdictes maisons. Et finalement, tant de ars comme de mors, en demoura sur la place bien quatre cens, et en prindrent bien cinq cens, et les autres se saulvèrent parmy le bois au mieuls qu’ils peurent. A tout lesquelz prisonniers et foison de bagues s’en retournèrent audit lieu de Gisors très joyeux de leur victoire.

On trouve un autre récit, non moins vivant et concordant, chez un chroniqueur anonyme fort partial écrivant vers 1467 (le Livre des trahisons de France envers la Bourgogne) mais qui pourrait avoir été témoin de l’événement.

Lesquels deux cappitaines (Bournonville et Gouy) aveuc leurs gens vindrent de nuyt effondrer ung logis d’Englès lesquels estoient logiés à une ville nommée Sérifontaine, où ils estoient bien VI à VIIc, lesquels dormoient en leur logis, sans guet et sans garde comme pourceaux. Le village estoit amassé : sy l’avironnèrent ces deux capitaines à bien deux cens hommes, puis bouttèrent le feu dedens en quatre ou VI lieux, et jà estoit la ville toutte en flamme quand ils saillirent hors du logis, où ils trouvoient gens d’armes et de trait quy les ochioient sans raenchon car c’estoient gens tout nuds et tous deschaux, et n’eavoient solers, ne braie en cul Mais alors, quand ils se sentirent ainssy versés des archers quy sur eulx tiroient au saillir des logis, ils se boutèrent au feu, et en eschapa bien peu que tout ne fuisse mort, car pour ceux que alors estoient trèves données, ne vouloient prendre à raenchon.

Cette nuit là sont probablement partie en fumée la fastueuse demeure de l'Amiral de Trie, où avait vécue la plus belle dame qui fut alors en France mais aussi la modeste maison de sa servante Jehannette et de tant d'autres que l'histoire a oubliés. Cela ne nous vaut pas la visite des candidats en quête d'émotion historique...

Neuf-Marché Pour le donjon, ce sont sans doute les Irlandais survivants qui l'effondrèrent avant de se retirer, à moins qu'il n'ait été détruit vers 1436 par les Anglais, comme celui de Neuf-Marché auquel il devait ressembler.

Etait-il situé au côté du château (quelque part vers le parc Jacques Duclos) ou au bord de l'Epte, voire sur le territoire de Thierceville? Ce n'est pas plus clair que pour le précédent donjon, détruit en fin septembre 1198 lorsque Richard Cœur de Lion avait, déjà, détruit et ravagé par le feu notre pauvre bourg. Sérifontaine n'aura plus jamais de donjon.

L'assassinat de Jean sans Peur à MontereauQuant aux incendiaires d'avril 1419, les "bourguignons" Lyonnet de Bournonville (une famille du Boulonnais) et Daviot de Gouy (un bon picard, sans doute du Ponthieu) ils devaient donc se rendre à l'Anglois le 11 septembre. Sans avoir, évidemment, reçu de SMS pour les avertir de ce que la veille, le duc Jean de Bourgogne avait été occis sur le pont de Montereau par des hommes du dauphin (futur Charles VII). Le nouveau duc de Bourgogne va faire alliance avec les Anglais ! Comme quoi les retournements d'alliance ne datent pas d'hier.

En 1420, Henri V est déclaré héritier légitime du roi de France, le pauvre roi fou Charles VI. Mais il mourra avant lui, dès 1422, et son propre fils, sacré à Notre Dame de Paris sera plus tard également atteint de démence. Comme quoi les désordres mentaux ne datent pas non plus d'hier.

Revenons à Sérifontaine. Comme toute la Normandie, notre ville est occupée. En 1431, notre seigneur, Jacques de Trie, refuse de prêter hommage au roi anglais qui lui confisque une partie de ses biens, dont la seigneurie de Sérifontaine. Quand ses descendants la récupèreront, ils devront reconstruire bien des choses, dont l'église dont choeur de l'église s'était effondré en 1422, comme un symbole des malheurs du temps.

Pour aller plus loin :

  • L'ensemble de la période d'occupation est traité par Andrew Baume dans le cahier 40 de la SHGBE (Gisors et la Normandie anglaise, 1419 - 1449).
  • Concernant l'acte même de reddition, on lira une étude complète de Bertrand Schnerb intitulée Sauver les meubles sur ce qu'impliquaient de telles capitulations et sur la façon dont elles se négociaient.